Chapter 1 — The Sorbonne's Finest Fool

Le professeur Vance avait une façon bien particulière de commencer ses cours : il frappait deux fois le bureau de sa paume ouverte, comme pour réveiller la pierre elle-même, et toute l'amphithéâtre se taisait.

Ce mardi matin de novembre, lorsque sa main claqua contre le chêne verni, quatre-vingt-douze étudiants retinrent leur souffle simultanément — phénomène que ses collègues qualifiaient d'anormal, et que ses étudiants considéraient, eux, comme parfaitement naturel. Théodore Vance, professeur titulaire d'Histoire Héroïque de la Renaissance à la Sorbonne, n'avait pas besoin d'élever la voix pour commander une salle. Il lui suffisait d'exister dedans.

« Qui était Gaston de Valmont ? »

Il laissa la question flotter un moment dans l'air chargé de poussière dorée et de ce parfum particulier des vieilles salles de cours — encre sèche, bois ciré, ambition juvénile à peine contenue. Dehors, Paris bruissait dans sa magnificence automnale, les toits haussmanniens se couvrant d'une lumière couleur d'ambre sous laquelle les tours blindées des héros de la cinquième République luisaient comme des monuments à eux-mêmes. À travers les hautes fenêtres de l'amphithéâtre Richelieu, on apercevait, au loin, la silhouette reconnaissable du Palais des Champions — cette construction de verre et d'acier qui avait remplacé, au tournant du siècle, les étables royales de Versailles. Un monde superposé au sien : la modernité chevaleresque, tapageuse et photonique, posée sur les fondations de l'ancienne héroïsme comme une cathédrale gothique sur les pierres d'un temple romain.

Mais ici, dans cet amphithéâtre dont les gradins en bois gémissaient sous le poids de jeunes gens studieux, Théodore Vance régnait sur une ère plus vieille et, à son sens, infiniment plus intéressante.

« Personne ? »

Il croisa les bras. Sur sa veste de tweed gris — usée aux coudes avec cette élégance désinvolte propre aux universitaires qui ont cessé de s'en soucier —, une tache d'encre violet foncé marquait l'index de sa main droite, souvenir d'une nuit récente passée à annoter des manuscrits du seizième siècle avec un enthousiasme qui, pour un homme de quarante-deux ans, était proprement déraisonnable.

Une étudiante au troisième rang leva la main. Petite, lunettes rondes, l'air de quelqu'un qui a déjà lu la réponse mais qui attend quand même la permission de la donner. Théodore lui fit signe d'une inclinaison de tête.

« Le premier Chevalier Cosmique de France, dit-elle. Né en mil quatre cent quatre-vingt-sept à Blois. Mort — enfin, disparu — lors de la bataille de Marignan augmentée, en mil cinq cent quinze. »

« Disparu, » répéta Théodore, et dans sa bouche le mot prit une texture différente, une densité qui fit se redresser les étudiants à moitié endormis au fond de la salle. « Vous avez choisi le bon mot, mademoiselle Arsenault. Les chroniques disent mort. Les registres de l'Ordre Solaire disent porté disparu. Et Léonard de Vinci, dans ses carnets privés — les carnets que personne ne lisait, parce qu'ils étaient écrits en code spéculaire dans une langue qui n'existait pas encore — Léonard de Vinci dit autre chose entièrement. »

Il se tourna vers le tableau noir derrière lui. Pas un écran holographique, pas une projection quantique comme dans les amphithéâtres rénovés du bâtiment Curie : un véritable tableau noir, ardoise et craie blanche, anachronisme assumé dans une université qui avait par ailleurs entièrement cédé à la tentation de l'écran. Il prit une craie et traça une ligne courbe, puis au-dessus une étoile à cinq branches de la façon dont les dessinaient les enlumineurs du Moyen Âge, maladroite et pourtant immédiatement reconnaissable.

« Gaston de Valmont n'est pas mort à Marignan. Il a disparu parce qu'il a découvert quelque chose que ses contemporains n'avaient pas les outils conceptuels pour comprendre. Et cela, mes amis, est la tragédie fondamentale de l'histoire héroïque de la Renaissance : nos premiers champions ne mouraient pas toujours au combat. Parfois ils mouraient de leur propre avance. »

Il y avait un art, Théodore le savait, dans l'art de tenir une salle. Ce n'était pas la voix — la sienne était ordinaire, un baryton légèrement rauque qui déraillait dans les notes hautes depuis qu'il avait attrapé une laryngite lors d'un congrès à Vienne, dix ans auparavant, et n'en était jamais tout à fait remis. Ce n'était pas non plus la prestance physique : il était de taille moyenne, les cheveux bruns marqués aux tempes par les premières touches grises d'une quarantaine assumée, le visage de quelqu'un qui a passé davantage de temps à froncer les sourcils sur des manuscrits qu'à se préoccuper du soleil. Non. L'art était dans la façon dont il croyait ce qu'il disait. Théodore Vance aimait son sujet avec la conviction tranquille d'un homme qui n'a jamais envisagé d'en aimer un autre, et cette conviction se transmettait, par contagion directe, à quiconque se trouvait dans un rayon de quinze mètres.

« Gaston de Valmont, poursuivit-il en commençant à marcher lentement le long du tableau, avait découvert — grâce à des calculs que nous avons retrouvés en mil neuf cent quatre-vingt-trois dans les archives de l'abbaye de Fontfroide — la possibilité théorique d'arsenaux cosmiques dormants, des réserves d'énergie stellaire disséminées dans les constellations par une civilisation dont il ne connaissait pas le nom, qu'il appelait simplement les Anciens. Il appelait ça les greniers des étoiles. »

Quelqu'un, au fond, poussa un petit rire. Pas moqueur — émerveillé.

« Les greniers des étoiles, oui. Gaston de Valmont, chevalier du roi François Premier, homme qui avait vaincu trois Titans de l'Age Sombre en combat singulier, avait la poésie des grands esprits provinciaux. Il a passé les dernières années de sa vie à essayer de communiquer cette découverte à ses contemporains, sans succès. Ils l'ont cru fou. Ou pire : ils ont cru que ce genre de connaissance était dangereuse dans la bouche d'un homme de sa condition. Les grandes découvertes héroïques appartenaient aux institutions, pas aux individus. Rien, en cinq siècles, n'a véritablement changé sur ce point. »

Une pause. Son regard parcourut la salle, s'arrêta brièvement sur quelques visages — la façon dont un musicien balaie son orchestre avant d'attaquer le dernier mouvement.

« C'est pourquoi l'histoire héroïque n'est pas l'histoire des pouvoirs. C'est l'histoire des hommes et des femmes qui ont eu le malheur d'arriver trop tôt. »

L'amphithéâtre resta silencieux une seconde entière après qu'il eut terminé — ce silence particulier qui précède les applaudissements et qui, Théodore avait fini par en convenir avec une modestie teintée de satisfaction secrète, était la meilleure récompense qu'un professeur pouvait espérer.

Puis les mains claquèrent, les carnets se fermèrent, et la salle retrouva le brouhaha ordinaire des fins de cours.

Il était quatre heures de l'après-midi quand Théodore regagna son bureau, au troisième étage du pavillon historique, et la lumière déclinante de novembre transformait les fenêtres en rectangles d'or liquide qui projetaient des quadrilatères lumineux sur le plancher encombré. Encombré était un euphémisme : le bureau de Théodore Vance était une archéologie vivante de ses obsessions successives. Des piles de dossiers marqués d'une écriture serrée envahissaient trois des quatre coins de la pièce. Des reproductions de cartes célestes du seizième siècle recouvraient intégralement le mur de gauche, épinglées avec le soin maniaque d'un détective privé ou d'un fou — la frontière entre ces deux catégories lui avait toujours semblé poreuse. Sur la fenêtre, coincées entre le verre et le châssis de bois, trois petites photographies : sa mère à Lyon, souriante sous un chapeau de paille ; son bureau à la bibliothèque nationale de Madrid, lors d'un séjour de recherche en deux mille dix-neuf ; et — la plus récente, légèrement froissée parce qu'il l'avait retirée et replacée plusieurs fois sans s'en rendre compte — lui-même avec Raoul Cadrousse et deux autres collègues lors du congrès de Genève l'an dernier, tous quatre souriant devant les Alpes, ignorants et parfaitement heureux.

Il s'assit, écarta trois volumes de Guicciardini, et posa devant lui une chemise cartonnée bleue.

Elle était ordinaire en apparence. Le genre de chemise qu'on achetait en lot chez le papetier du quartier, légèrement gondolée dans un coin parce qu'elle avait passé deux jours dans un sac humide lors d'une expédition aux archives de Strasbourg. Mais son contenu — Théodore l'ouvrit avec la délicatesse dont il usait pour les manuscrits médiévaux, deux doigts sous le rabat — était tout sauf ordinaire.

Une carte.

Plutôt : une reconstitution. Dix-huit mois de travail. Des nuits sans sommeil comptées en cafés et en aspirines. Des triangulations entre des sources en latin vulgaire, en occitan médiéval, en arabe astronomique et dans ce que les spécialistes appelaient poliment le proto-cosmique — le système de notation inventé par les premiers Chevaliers Stellaires pour consigner des phénomènes que la physique classique n'avait pas encore les mots pour nommer. Il avait recoupé les carnets de Valmont avec trois autres sources indépendantes, dont une lettre de Copernic que la plupart des historiens tenaient pour apocryphe et qu'il avait — cela, il pouvait l'affirmer avec la certitude du chercheur qui a trouvé ses preuves — définitivement authentifiée.

Le résultat était devant lui : une carte des arsenaux cosmiques dormants, disséminés dans les constellations comme des greniers oubliés entre les étoiles. Cygnus, principalement. Andromède. Un point d'interrogation au-dessus d'Orion qu'il n'avait pas encore réussi à trianguler avec suffisamment de précision pour être certain.

Il ne savait pas encore très bien quoi faire de cette carte. Elle était, à proprement parler, classifiée — du moins, elle le deviendrait, dès l'instant où il la soumettrait au comité d'éthique de l'Ordre Héroïque National, comme le protocole l'exigeait pour toute découverte susceptible d'avoir des implications stratégiques. Il avait rendez-vous le jeudi suivant avec le secrétaire général du Conseil des Champions pour lui en présenter les grandes lignes. C'était la procédure correcte. Théodore Vance était un homme de procédures correctes.

Il posa l'index sur le symbole de Cygnus, cette croix légèrement tordue qui ressemblait, dans la notation de Valmont, à une flèche pointée vers un ciel qu'il ne verrait jamais.

« Tu avais raison, murmura-t-il pour personne. Cinq siècles à attendre, et tu avais raison. »

Un coup à la porte.

« Entrez. »

La tête de Marguerite, son assistante de recherche — vingt-six ans, efficacité redoutable, perpetuelle expression d'un scepticisme bienveillant — apparut dans l'encadrement.

« Professeur, vos étudiants de master demandent si la séance de demain est confirmée. »

« Confirmée. »

« Et votre rendez-vous de ce soir — »

« J'y vais, j'y vais. » Il referma la chemise bleue. « Donnez-moi dix minutes. »

Marguerite referma la porte avec la discrétion de quelqu'un qui sait que dix minutes, dans le vocabulaire de Théodore Vance, signifiait généralement vingt-cinq.

Il regarda encore une fois la chemise bleue posée sur son bureau, cette chose inoffensive en apparence qui contenait, il le sentait avec la certitude instinctive du chercheur, la plus importante découverte de sa carrière. Peut-être davantage.

Il la glissa dans son sac.

Le restaurant s'appelait Le Pléiade, et il méritait pleinement son nom : installé au dernier étage d'un immeuble de la rue de Rivoli dont la façade Belle Époque avait été surmontée, dans les années soixante, d'une verrière géodésique qui faisait ressembler le tout à un astronome ayant décidé de nourrir ses convives plutôt que de les observer. À travers le verre teinté d'une subtile nuance d'azur, Paris s'étendait dans toute sa magnificence nocturne — les quais éclairés, la Seine qui portait les reflets de la ville comme une cape dorée, et au loin, piquant le ciel bas de novembre de son faisceau vertical de lumière blanche, le phare du Palais des Champions qui signalait, chaque soir à dix heures précises, que les défenseurs de la République étaient à leur poste.

Théodore aimait cet endroit. Il n'y venait que pour les grandes occasions, ce qui en faisait un lieu associé dans sa mémoire à une série de petits bonheurs précis : la soutenance de sa thèse, il y avait quinze ans, avec son directeur de recherches et deux bouteilles de Chablis ; la publication de son troisième livre ; et maintenant, ce soir, la completion d'un travail qu'il avait commencé à croire ne jamais finir.

Raoul Cadrousse était déjà là, bien sûr. Raoul était toujours là avant lui — c'était une règle de leur amitié aussi ancienne que leur première rencontre en première année de licence, quand Raoul avait eu la prescience de choisir la table la plus proche du radiateur et d'y garder une place pour un camarade dont il ne connaissait pas encore le nom. Trente-sept ans, cheveux blonds tirés sur le roux et déjà un peu clairsemés au sommet, le visage perpétuellement jovial de quelqu'un pour qui le monde est fondamentalement une bonne plaisanterie dont il connaît le punch line. Il était chargé de cours à Paris IV, spécialisé dans l'héroïsme médiéval flamand — un domaine suffisamment obscur pour ne jamais le menacer, suffisamment adjacent au sien pour alimenter des conversations inépuisables.

Il se leva à l'arrivée de Théodore, renversa presque son verre de vin dans l'élan, le rattrapa au dernier instant avec la grâce spécifique des maladroits expérimentés.

« Le voilà ! L'homme qui va bouleverser le monde académique ! »

« Assieds-toi, Raoul. »

« Non, non, je refuse. Il faut célébrer debout au moins trente secondes. C'est une exigence protocolaire. »

Théodore sourit malgré lui — ce sourire un peu fatigué, un peu tendre, que Raoul seul semblait capable de lui arracher sans effort. Il posa son manteau sur le dossier de sa chaise et s'assit, et Raoul se rassit en face de lui avec l'enthousiasme d'un chien content.

L'autre convive de la soirée arriva cinq minutes plus tard, avec l'exactitude qu'Aldric Ferrant imposait à tous ses rendez-vous — y compris les dîners informels, ce qui en disait long sur sa nature. Il était en costume sombre, cravate bordeaux, rasé de frais à une heure où la plupart des gens avaient depuis longtemps renoncé à l'effort. Trente-huit ans, cheveux noirs, une mâchoire qui paraissait sculptée pour projeter de l'autorité dans les couloirs des ministères qu'il fréquentait depuis cinq ans avec une ascension régulière et sans friction. Directeur adjoint de la sécurité héroïque nationale — un titre qui sonnait comme une concession administrative mais représentait, dans la réalité quotidienne du Conseil des Champions, un pouvoir considérable. Il était de ceux qui faisaient partie, à la Sorbonne, de l'ancienne garde estudiantine qui entourait Théodore et Raoul dans les premières années : pas tout à fait le même cercle, plutôt la périphérie intelligente de ce cercle, toujours présent sans jamais être tout à fait intime.

« Théodore, dit-il en s'asseyant, en serrant la main que lui tendait son hôte avec cette poignée ferme et calibrée qui était sa signature. Raoul. Alors, c'est terminé ? »

« Terminé, confirma Théodore. La triangulation est complète. Les sources sont recoupées. La carte est là. »

Il tapota son sac.

« Je soumets tout au comité jeudi. »

Quelque chose traversa le visage d'Aldric — une expression si brève que Théodore, absorbé à faire signe au serveur, ne la vit pas. Un muscle imperceptiblement tendu sous la pommette gauche. Un regard qui descend une fraction de seconde sur le sac en cuir, puis remonte aussitôt avec la régularité parfaite d'un homme qui contrôle ses réactions depuis si longtemps que la discipline est devenue réflexe.

Raoul, lui, ne contrôlait rien. Il frappait des mains.

« Alors c'est réel ? Les arsenaux de Valmont ? J'ai lu ta note préliminaire, Théodore, j'ai dû la relire trois fois parce que je croyais halluciner — »

« C'est réel. »

« Les greniers des étoiles. » Raoul secoua la tête avec un émerveillement sincère et légèrement ébranlé. « Cinq siècles, et il avait raison. »

« Tu lui as parlé, à Ferrant ? » demanda Aldric, la voix parfaitement neutre. « Du comité, je veux dire. »

« Pas encore. Jeudi. »

« Il vaut mieux que ça vienne de toi directement. Ce genre de découverte — » Aldric prit son menu, le parcourut avec un calme qui ne variait jamais. « — ça génère beaucoup d'intérêt. Et pas toujours le genre qu'on souhaite. »

« C'est pour ça qu'on suit les procédures. »

Aldric leva les yeux du menu. Son regard, une seconde, était parfaitement illisible — cette qualité particulière du regard des gens qui ont appris très tôt à ne rien laisser paraître, et qui ont si bien réussi cet apprentissage que parfois, par moments, il ne reste plus rien à lire du tout.

« Bien sûr, dit-il. C'est pour ça qu'on suit les procédures. »

Le repas fut agréable. Le vin était excellent — un Meursault que Théodore avait choisi avec la satisfaction tranquille de quelqu'un qui ne se paie que rarement ce genre de plaisir, et qui entend en profiter pleinement. Raoul raconta une anecdote catastrophique impliquant ses étudiants de licence et une reproduction grandeur nature d'une armure du quatorzième siècle. Aldric parla peu, mais judicieusement, avec cet art de placer trois remarques brillantes dans une soirée qui donnait l'impression d'une conversation dense. Théodore, détendu pour la première fois depuis des semaines — depuis des mois, peut-être, depuis que la dernière pièce du puzzle avait enfin cédé sous la pression de ses recherches —, se laissa aller à cette sensation douce et rare d'être entouré par des gens qui le connaissaient depuis suffisamment longtemps pour rendre la compagnie facile.

Il ne remarqua pas le moment où Aldric prit discrètement son téléphone sous la table, à onze heures passées, et envoya un message court. Deux mots, peut-être trois.

Il ne remarqua pas davantage, en quittant le restaurant à minuit moins le quart, que la rue de Rivoli était légèrement trop calme pour un mardi soir — pas silencieuse, simplement débarrassée des passants habituels avec une efficacité qui supposait une organisation.

Ce qu'il remarqua, c'est la voiture.

Elle était garée en double file devant l'entrée du restaurant, noire, sans plaque visible de sa position, et deux hommes en attendaient la portière ouverte avec cette façon d'occuper l'espace qui n'appartient qu'aux gens qui ont l'habitude d'être attendus plutôt qu'ignorés. Il reconnut les uniformes une demi-seconde plus tard — pas une reconnaissance intellectuelle, plutôt la réaction physique d'un homme dont le sang descend soudainement de dix degrés. La Direction de la sécurité héroïque nationale. L'insigne était petit, discret, cousu dans l'angle du revers : un bouclier étoilé sur fond anthracite.

Aldric, à sa gauche, s'était arrêté.

« Aldric — » commença Théodore.

« Je suis désolé, dit Aldric.

Et dans sa voix, Théodore entendit quelque chose qu'il n'avait pas entendu depuis très longtemps : quelqu'un qui dit la vérité. Pas de la sincérité — cela, Aldric n'en avait peut-être jamais eu. Mais la vérité nue, sèche, prononcée avec la précision d'un homme qui a répété la phrase dans sa tête suffisamment de fois pour en retirer toute inflexion susceptible d'être mal interprétée.

Il se retourna vers Raoul. Raoul regardait ses chaussures. Ses épaules s'étaient arrondies vers l'intérieur comme celles de quelqu'un qui essaie de se faire plus petit dans son propre corps.

« Raoul. »

Pas de réponse.

Les deux hommes en uniforme s'approchèrent. Le premier tendit une feuille pliée en deux — une ordonnance de mise en détention provisoire, Théodore le reconnut avec la partie froide et fonctionnelle de son cerveau qui continuait à opérer pendant que le reste essayait de comprendre ce qui se passait.

« Professeur Théodore Vance ? »

Sa propre voix lui parut venir de très loin. « Oui. »

« Vous êtes mis en examen pour espionnage au préjudice de l'État et vol de documents classifiés à caractère stratégique. Vous êtes en état d'arrestation. »

Le mot espionnage tomba dans le silence de la rue comme un objet lourd dans de l'eau froide. Il regarda la feuille. Il y avait des noms en bas — des signatures, trois d'entre elles, déclarant avoir été témoins ou victimes des actes dont on l'accusait. La lumière du réverbère était insuffisante pour lire distinctement, mais deux noms, il n'en avait pas besoin.

Aldric Ferrant.

Raoul Cadrousse.

Et un troisième, une écriture plus fine, penchée vers la droite : Céleste Danglier — un nom qu'il reconnut pour l'avoir croisé dans des rapports du conseil, une héritière d'empire d'armement dont la réputation dans les cercles héroïques mêlait l'admiration à une méfiance prudente.

Il n'avait jamais rencontré Céleste Danglier.

Les menottes cliquetèrent autour de ses poignets — pas dures, pas cruelles, avec même une certaine délicatesse professionnelle qui rendait la chose obscènement normale. Il entendit le froissement de son sac qu'on lui retirait. La chemise bleue, à l'intérieur. Ses dix-huit mois.

« Raoul. »

Cette fois Raoul leva les yeux. Son visage était celui d'un homme qui a avalé quelque chose de toxique et attend que ça commence à faire effet — livide sous le hâle habituel, les yeux trop brillants, les lèvres légèrement entrouvertes sur des mots qui ne venaient pas.

« Raoul, regarde-moi. »

Raoul le regarda. Et dans ce regard, Théodore trouva la réponse à la question qu'il n'avait pas encore eu le temps de formuler : pas la malveillance — pas l'intelligence froide d'Aldric, pas la préméditation d'une inconnue qui avait signé son nom sur sa destruction avec l'indifférence d'une formalité commerciale. Simplement la peur. La peur ordinaire et banale d'un homme ordinaire qui a choisi, au mauvais moment, la solution la moins courageuse.

Ce fut, d'une certaine façon, le plus douloureux.

On le fit monter dans la voiture. La portière se ferma. Paris continua de briller derrière la vitre teintée — les quais, la Seine, le phare du Palais des Champions qui signalait que les défenseurs de la République étaient à leur poste — et Théodore Vance, professeur titulaire d'histoire héroïque de la Renaissance, homme aux doigts tachés d'encre et à la mémoire pleine de chevaliers morts trop tôt, comprit avec une clarté absolue et glacée qu'aucun d'entre eux ne viendrait pour lui.

Le trajet dura quarante minutes. Il ne dit pas un mot. Il regarda les lumières de la ville s'espacer, se raréfier, devenir des points isolés dans une obscurité croissante, comme des étoiles dans un ciel qui se couvre.

Puis il n'y eut plus que le noir.

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