La pluie tombait sur Paris comme une sentence rendue.
Étienne Valcourt remonta le col de son manteau et pressa le pas sur les pavés luisants du boulevard Saint-Michel, la tête courbée contre le vent qui descendait de la Seine en chariant des odeurs de diesel et de marron chaud. Il était vingt-deux heures passées. Les réverbères projetaient des halos jaunes dans les flaques d'eau, et chaque flaque reflétait un Paris légèrement différent — un Paris de lumière tremblante qui ressemblait davantage à ce que la ville avait toujours voulu être qu'à ce qu'elle était devenue.
Ce Paris de demain avait appris à porter ses cicatrices avec élégance. Les façades haussmanniennes coexistaient avec les membranes d'énergie translucides qui scellaient les « zones de distorsion » — ces endroits où les chercheurs du Ministère des Phénomènes Dimensionnels avaient détecté, ces dix dernières années, des fragilités dans le tissu de la réalité elle-même. On les appelait les Coutures, dans les journaux. Le gouvernement parlait de stabilisation imminente. Les habitants du cinquième arrondissement s'étaient simplement habitués à ce que leurs montres retardent de sept minutes chaque fois qu'ils passaient devant la fontaine Saint-Michel.
Étienne, lui, n'avait jamais eu le temps de s'y habituer. Il avait passé les dix-huit mois précédents à travailler.
Il poussa la porte de la tour Richelieu, glissa son badge contre le lecteur — un geste si machinal qu'il le fit en consultant déjà ses notes sur son téléphone — et s'engagea dans l'escalier menant au troisième étage, où son laboratoire l'attendait avec ses dossiers, ses cartes et ses trois cent douze fiches cartonnées soigneusement rangées dans un système que lui seul comprenait.
C'est la porte entrouverte qui l'arrêta.
Il s'immobilisa sur le palier, la main encore sur la rampe. La porte de son laboratoire était entrouverte d'exactement trois centimètres, et depuis l'intérieur filtrait une lumière bleue froide qui n'avait rien à voir avec les lampes à incandescence chaudes qu'il laissait toujours allumées.
Étienne descendit lentement la main dans sa poche. Il n'y avait rien d'utile dans cette poche — ses clés, un stylo à plume, le ticket de métro de la semaine dernière — mais le geste lui donna une seconde de réflexion, ce qui était, d'ordinaire, suffisant.
Il poussa la porte.
Son laboratoire avait été retourné avec une méthode qui ne ressemblait pas au vandalisme. Le vandalisme est émotionnel ; il laisse des marques de passion, des tiroirs arrachés, des vitres fracassées. Ce qu'Étienne trouva avait l'efficacité propre d'une autopsie. Chaque classeur avait été ouvert et reposé à un angle légèrement incorrect. Son serveur de données, le vieux boîtier gris qu'il n'avait jamais pris la peine de remplacer, avait été retiré de son empilement et replacé — mais les câbles n'étaient pas réenfilés dans le même ordre. Son tableau noir, couvert d'une semaine de travail sur les formations de cavalerie à Marignan, avait été photographié — il en était certain à cause des légères traces de lumière sur la poussière de craie — puis effacé. La craie blanche gisait en poudre sur le rebord, comme des ossements.
Les trois cent douze fiches avaient disparu.
Étienne resta dans l'encadrement de la porte pendant ce qui fut peut-être quinze secondes. Il ne jura pas. Il n'écrasa rien. Il s'assit lentement sur la chaise la plus proche, joignit les mains sous son menton à la manière d'un homme en prière qui aurait perdu la foi depuis longtemps, et réfléchit.
Son téléphone vibra.
C'était un message du secrétariat du Conseil Académique de la Sorbonne, envoyé à l'ensemble des membres permanents à vingt-deux heures quarante-trois un jeudi soir, ce qui, en soi, était suffisamment extraordinaire pour qu'Étienne le lise trois fois avant que son sens lui parvînt vraiment.
Le Conseil Académique avait été convoqué en session d'urgence. Un document portant la signature d'Étienne Valcourt avait été soumis ce matin à la direction du Ministère des Phénomènes Dimensionnels — un document recommandant la vente des données de recherche collectées sur les Coutures à un consortium privé nommé Nexus Voidcorp. Le Conseil considérait cela comme une violation grave de l'éthique de la recherche publique. Le professeur Valcourt était prié de se présenter le lendemain matin à neuf heures.
Étienne posa son téléphone sur le bureau avec le soin qu'on apporte aux objets fragiles.
Il n'avait pas signé ce document. Il n'avait jamais entendu parler de Nexus Voidcorp — ou plutôt, il en avait entendu parler dans les termes vagues que l'on emploie pour les entités qui gravitent aux marges de la légitimité académique : une corporation, des intérêts dans les technologies dimensionnelles, des contacts au Ministère. Fouché avait mentionné leur nom une fois, en passant, avec le ton désinvolte qu'il réservait aux informations qu'il jugeait acquises.
Fouché.
Marcellin Fouché, avec qui Étienne avait partagé un bureau pendant six ans, avec qui il avait co-signé quatre articles et bu une quantité industrielle de café médiocre, avec qui il s'était disputé sur des points de paléographie médiévale avec la ferveur que d'autres réservent aux questions de vie ou de mort — parce que, pour eux, c'était bien de cela qu'il s'agissait. Fouché, dont l'intelligence était réelle et la vanité plus grande encore, qui avait toujours su que c'était Étienne que les conférences invitaient, Étienne que les journaux citaient, Étienne dont les étudiants redemandaient les cours.
Étienne ferma les yeux une seconde.
Quand il les rouvrit, il avait pris une décision. Il récupéra son manteau et sortit.
Il y avait une chose que personne n'avait pu lui voler ce soir : sa mémoire. Et sa mémoire lui suffisait amplement.
La pluie avait redoublé. Il descendit les marches de la Sorbonne, traversa la cour déserte sous les grands marronniers qui égouttaient dans l'obscurité, et déboucha sur la rue Saint-Jacques. À cette heure, la rue était presque vide. Deux étudiants couraient sous un parapluie partagé. Un scooter électrique fila en silence dans les reflets de bitume mouillé. Et sur le banc à l'angle de la rue des Écoles, enveloppé dans un manteau beige trop mince pour la saison, un vieil homme était assis, la tête penchée sur la poitrine.
Étienne aurait pu passer. L'aurait dû, peut-être, en termes de bonne économie de ses forces pour la journée qui l'attendait. Mais le vieil homme avait la respiration courte et saccadée d'un homme qui lutte contre quelque chose de plus grave que le froid, et Étienne Valcourt avait la faiblesse irrémédiable d'avoir grandi avec la conviction que certaines choses ne se font pas.
Il s'approcha.
L'homme était très vieux. Ce n'était pas simplement une question d'années, mais de quelque chose de plus profond — une vieillesse de la substance même, comme si chacune de ses cellules avait décidé indépendamment qu'elle en avait assez. Son visage était creusé de rides profondes qui convergeaient vers ses yeux, et ces yeux, quand ils s'ouvrirent sur Étienne, étaient d'un bleu exceptionnel — un bleu qui semblait contenir plus de lumière qu'une nuit de pluie n'en aurait dû permettre.
Une fine chaîne d'or pendant à son cou, et au bout de la chaîne, posé contre son sternum comme un secret gardé sur le cœur, quelque chose d'ovale luisait faiblement dans l'obscurité.
— Vous allez bien ? demanda Étienne, en français d'abord, puis en anglais, puis en italien — les trois langues qui semblaient les plus probables dans ce quartier à cette heure.
— Je suis abbé, dit le vieil homme, en français, avec un accent qui n'appartenait à aucune région précise du monde. Ou je l'ai été. Les titres deviennent des reliques.
Il toussit, et la toux était sèche et courte comme un coup de marteau.
— Il faut appeler le SAMU, dit Étienne. Il sortit son téléphone.
— Non. La main du vieil homme se leva — pas pour arrêter Étienne, mais pour saisir son poignet avec une précision surprenante, la poigne d'un homme dont les doigts avaient conservé toute leur résolution. Pas encore. Écoutez-moi d'abord. Vous êtes Valcourt.
Étienne s'immobilisa.
— Vous me connaissez ?
— Je vous attendais. L'abbé sourit, et le sourire était doux et terriblement las, comme celui d'un homme qui vient de poser un fardeau porté trop longtemps. Pas vous spécifiquement — mais quelqu'un comme vous. Quelqu'un qui aurait besoin de ce que j'ai, au moment précis où j'allais manquer de temps pour l'offrir.
Il porta la main à la chaîne, l'ôta avec des gestes lents qui semblaient lui coûter, et la tint tendue vers Étienne. Au bout de la chaîne pendait un pendentif ovale, à peine plus grand qu'une pièce de monnaie, taillé dans une matière qui n'était ni métal ni pierre mais participait des deux — lisse, dense, d'une couleur qui hésitait entre or et ambre. Sur sa surface, Étienne crut voir, gravée en relief infinitésimal, une cartographie — des lignes courbes qui ressemblaient à des routes ou à des côtes ou à quelque chose de plus grand que les deux.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Une mémoire. Le vieux l'appuya dans la paume d'Étienne et referma les doigts de l'historien dessus avec les deux siennes. Quelqu'un vous aidera. Elle s'appelle Aurora.
— Qui est Aurora ?
Mais le pavé, à cinq mètres d'eux, venait de se fissurer.
Il n'y eut pas de bruit préalable — pas de grondement, pas d'avertissement sismique, aucun de ces tremblements d'introduction qui donnent aux gens le temps de courir. La fissure apparut dans le cobblestone avec la brutalité de quelque chose qui ne sollicite pas la permission. Elle s'ouvrit comme une bouche, et de cette bouche monta une lumière violente, blanche et froide, qui n'avait rien à voir avec la lumière terrestre — une lumière qui avait l'air d'appartenir à des espaces sans atmosphère, à des endroits où la physique se comportait différemment parce qu'elle le pouvait.
Étienne se redressa, le pendentif serré dans le poing.
L'abbé murmura quelque chose qu'Étienne n'entendit pas dans le rugissement croissant de la fissure qui s'élargissait, et puis l'homme se renversa doucement contre le dossier du banc avec le soupir d'une personne qui vient de s'acquitter d'une dette contractée il y a très longtemps.
— Monsieur ! Étienne fit un pas vers lui —
— Il ne vous entendra plus.
La voix venait de derrière lui. Calme, familière, portant cette légère teinte de satisfaction intellectuelle qu'Étienne avait appris à reconnaître au fil de six années de collaboration comme le signal que Fouché venait de constater quelque chose qu'il avait prévu.
Étienne se retourna.
Marcellin Fouché se tenait à l'entrée de la rue, sous un parapluie noir, dans un costume que ses habituelles circonvolutions académiques n'avaient jamais su justifier mais que sa nouvelle situation — quelle qu'elle fût — payait visiblement sans difficulté. Il était tel qu'Étienne l'avait toujours connu : la mâchoire bien dessinée, l'œil vif et légèrement trop calculateur pour être simplement intelligent, les mains dans les poches avec une désinvolture qui demandait un effort. Il avait l'air d'un homme qui arrive en avance à un spectacle qu'il a lui-même commandé.
— Fouché, dit Étienne.
Ce n'était pas une question. Ce n'était pas non plus exactement une accusation — pas encore. C'était la constatation d'un historien qui vient de comprendre dans quelle page de quel chapitre il se trouve.
— Mon cher Étienne. Fouché inclina légèrement la tête, avec la courtoisie d'un homme qui sait que la politesse dans les moments de triomphe est la forme la plus raffinée de la cruauté. Tu as l'air surpris. Tu n'aurais pas dû l'être. Tu étudies les trahisons depuis vingt ans. Il me semble que tu aurais dû voir la tienne venir de plus loin.
— Mon laboratoire.
— Réorganisé. Tes données.
— Vendues à Nexus Voidcorp, apparemment. Avec ma signature.
— Tu m'avais toujours dit que la postérité appartenait à ceux qui écrivent l'histoire. Je me suis permis d'écrire une page à ta place. Fouché sourit. Je t'assure que c'était un plaisir.
La fissure dans le pavé avait maintenant trois mètres de large. La lumière qui en montait avait pris une couleur d'étoile — blanche au cœur, irisée aux bords, un spectre que l'œil humain n'avait pas tout à fait les instruments pour interpréter. Elle éclairait le visage de Fouché d'en bas, transformant les ombres familières de ses traits en quelque chose de moins reconnaissable.
— Tu vas me faire arrêter demain matin, dit Étienne. Le Conseil, le Ministère.
— J'ai facilité certains dossiers. Oui. La corporation a des amis utiles. Et tu n'as, j'en ai peur, plus aucun crédit dans les institutions qui auraient pu te défendre. Il est difficile de plaider son innocence quand les preuves contre soi sont aussi méticuleusement construites. Cela, au moins, j'y ai mis du cœur.
— Et l'abbé ?
Pour la première fois, quelque chose traversa le visage de Fouché — une hésitation, légère comme une imperceptible fissure dans du vernis. Il la recouvrit aussitôt.
— Un gardien. Du passé d'organisations que la corporation préférait voir enterrées. Il ne mourra pas de notre fait — il mourait déjà. Nous avons simplement attendu que le moment soit commode.
— Vous êtes des lâches, dit Étienne avec la clarté de quelqu'un qui énonce un fait de géographie.
Fouché haussa les épaules.
— Nous sommes des pragmatiques. C'est la même chose, vue depuis le camp du vainqueur.
La fissure rugit. Le sol trembla sous les pieds d'Étienne, et il sentit le vent de la déchirure dimensionnelle aspirer l'air autour de lui — un vent froid qui sentait le vide, le silence entre les choses, l'espace où la physique s'arrête et où quelque chose d'autre commence. La pluie qui tombait à la verticale depuis dix minutes s'incurva soudainement vers la fissure, comme tirée par un magnétisme qui n'avait pas de nom dans les manuels qu'Étienne connaissait.
Il recula d'un pas. Un seul.
— Tu pourrais me tendre la main, dit-il à Fouché. Tu pourrais m'aider à m'éloigner de ça. Ce serait en ton pouvoir.
Fouché le regarda un long moment. Dans ce moment, Étienne chercha quelque chose — un reste, une trace, la mémoire du Fouché qui avait ri avec lui pendant six ans sur les inepties des experts adverses, qui avait su, une nuit de congrès à Lyon, trouver les mots justes quand Étienne avait appris la mort de sa mère par message interposé. Cette trace existait peut-être encore, quelque part, sous les couches successives d'une ambition qui avait décidé de se prendre pour une philosophie.
Elle ne se montra pas.
— Je suis venu pour voir, dit Fouché simplement. Je n'ai jamais dit que je viendrais pour aider.
Il fit un petit geste de la main — élégant, presque cordial — comme on salue quelqu'un dont on prend congé après un dîner agréable.
Le sol sous les pieds d'Étienne céda.
Il n'y eut pas de chute au sens classique du terme — pas de sensation de gravité, pas d'air qui sifflait, pas de darkness qui l'avalait. Il y eut la lumière — d'abord comme une gifle, puis comme une dissolution totale, comme si chaque photon dans l'univers connu avait décidé de se rassembler en un seul point et qu'Étienne se trouvait précisément à cet endroit. Le pendentif dans son poing serra brûlait doucement, une chaleur régulière comme un pouls, et il serra les doigts autour de lui avec l'instinct de quelqu'un qui saisit la seule chose solide dans un monde qui s'est liquéfié.
Il eut le temps de penser, de manière absurde et avec la précision latérale de l'historien qu'il était en toutes circonstances, que la description que Guillaume de Tyr donnait de la Première Croisade — ces hommes projetés hors de tout ce qu'ils connaissaient vers un monde dont les règles différaient de toutes celles qu'ils avaient apprises — ressemblait à cela. À ce vertige de compétence soudainement sans objet, à cette terreur de l'homme instruit face à un problème pour lequel ses outils n'ont pas encore été inventés.
Puis la lumière le recracha de l'autre côté.
Il atterrit sur une surface métallique avec un impact qui lui coupa le souffle et fit résonner le plancher sous lui comme le pont d'un navire. Il resta une seconde à plat ventre, les paumes sur le métal froid, à écouter son propre cœur décider s'il allait continuer. Il continua.
Étienne se redressa lentement.
Il était en extérieur — ou du moins dans quelque chose qui ressemblait à l'extérieur, à cette différence cruciale qu'il n'y avait pas de ciel au-dessus de lui mais un espace sans limite d'un noir absolu traversé de configurations stellaires dont aucune ne correspondait à une constellation qu'il eût jamais apprise. Un pont grillagé de métal bleu-gris s'étendait devant lui, bordé d'une rambarde derrière laquelle l'espace s'ouvrait directement — pas de vitre, pas d'atmosphère visible, juste le vide interstellaire à portée de main, parfaitement indifférent. En dessous du pont, au-delà du treillis, d'autres niveaux d'une structure massive se déployaient comme les étages d'une forteresse sans gravité particulière, hérissée d'antennes et de conduits énergétiques qui pulsaient d'une lumière bleue identique à celle qu'il avait vue sortir de la fissure dans le pavé parisien.
Tout autour de lui régnait le silence de l'espace. Propre, vaste, définitif.
Étienne Valcourt était debout, sans argent, sans papiers, sans aucune des ressources que six ans de carrière académique lui avaient permis de considérer comme acquises, sur une plateforme métallique au bord d'un vide qui n'avait probablement pas de nom dans les langues qu'il parlait, à une distance incalculable de tout ce qu'il avait connu.
Il regarda le pendentif dans sa paume. Il luisait toujours — doucement, régulièrement, comme une braise qui refuse de mourir.
Quelque part plus bas dans la structure, une alarme commença à sonner.
Étienne redressa les épaules, reboutonna son manteau contre un froid qui n'était pas tout à fait celui de la Terre mais qui s'en approchait dans ses intentions, et chercha des yeux quelque chose qui ressemblât à une porte, à un escalier, à n'importe quelle infrastructure donnant accès à ce qui se trouvait à l'intérieur.
Il était furieux. Il était désarmé. Il était, de toutes les certitudes qu'il possédait encore, absolument décidé.
L'alarme redoubla.