Le port de Batavia sentait le poivre et la rouille.
Desforges l'identifia ainsi, les yeux encore fermés, dans l'état cotoneux qui précède le réveil complet — ce moment où le corps sait quelque chose que l'esprit met un instant à rattraper. Après six semaines passées à respirer l'air recyclé des chambres aethériques, l'air filtré par les condensateurs de bord, l'air propre et sans histoire de l'Aiguille d'Argent, le port de Batavia l'assaillit comme un souvenir physique : sueur, épices, goudron chaud, fumée de charbon, et sous tout cela ce relent de vase et de marée qui appartient à tous les ports du monde sans exception. Il ouvrit les yeux. Au-dessus de lui, le plafond de métal sans ombre de sa couchette. Il était encore à bord.
L'Aiguille d'Argent s'était approchée de nuit, en surface, ailerons rentrés, à une vitesse suffisamment raisonnnable pour que son sillage ne trahisse pas l'anomalie de ses proportions. Séraphine avait guidé l'entrée dans la rade avec la même économie de gestes que d'habitude — une main droite levée, puis abaissée, une correction de cap communiquée par le seul mouvement du poignet gauche, comme si elle pétrissait une pâte invisible — et le navire s'était glissé le long d'une jetée secondaire, entre un caboteur néerlandais vide et un brick à moitié déchargé dont personne ne s'occupait plus à cette heure. À trois heures du matin, Batavia dormait ce sommeil colonial et lourd que Desforges reconnaissait pour l'avoir documenté ailleurs : ce sommeil fait d'épuisement réel et d'ignorance délibérément entretenue.
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