C'était un mardi.
Je le sais parce que le mardi, Mme Boudjellal fait sa lessive sur le palier et que l'odeur de lessive bon marché monte jusqu'à ma porte avant même que je sois réveillé. Ce matin-là, comme tous les mardis, j'avais attendu que l'odeur disparaisse avant de me lever.
Il était sept heures vingt quand j'ai quitté l'immeuble. Le soleil était déjà là, posé sur les façades comme quelque chose de lourd. Pas de vent. Il n'y a jamais de vent en août à Oran, ou alors si peu qu'on n'en retient pas le souvenir. J'ai allumé une cigarette au seuil de la porte et j'ai pris la direction du boulevard Séguin.
La rue était à moitié vide. Un homme poussait un chariot chargé de cageots. Deux enfants couraient vers quelque chose que je ne voyais pas. Une femme fermait ses volets. C'est le genre de choses qu'on remarque sans les chercher, pas parce qu'elles ont de l'importance, mais parce que les yeux ont besoin d'occupation. Le ciment des trottoirs était déjà chaud sous les semelles. On sentait le bitume et, plus loin vers le port, quelque chose de salé et de vaguement pourrissant que je n'aurais pas su nommer précisément mais que je reconnaissais comme appartenant à Oran, à ses matins, à cette heure-là.
J'ai vu le cahier sur le banc au moment où j'arrivais à la hauteur du square. Un banc de fer vert dont la peinture se décollait par plaques. Le cahier était posé à plat sur la planche du milieu, couverture noire, sans titre, sans nom. Il n'y avait personne d'autre dans le square. Je me suis arrêté.
Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêté. Il n'y avait aucune raison particulière de le faire. J'ai regardé le cahier une seconde, peut-être deux, puis je l'ai ramassé. Ce geste n'était pas différent de celui qu'on fait pour ramasser une pièce de monnaie tombée sur le sol — une chose qu'on accomplit sans avoir vraiment décidé de l'accomplir. La couverture était chaude. Plus chaude que je ne l'aurais cru pour quelque chose qui n'était, après tout, que du carton et du papier.
Je l'ai glissé sous mon bras et j'ai continué à marcher.
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Le bureau des affaires maritimes occupe le deuxième étage d'un immeuble rue de la République, à cinq minutes du port. Les fenêtres donnent sur une courette et, quand le vent ne souffle pas, ce qui est le cas la plupart du temps, l'air n'y circule pas. Il y a trois tables, deux armoires métalliques, une machine à écrire dont la touche du T déraille depuis mars, et un ventilateur au plafond qui tourne à vitesse constante du matin jusqu'au soir. Je travaille là depuis quatre ans. Mon poste consiste à vérifier les manifestes de chargement pour les bateaux en partance, à les tamponner, à les classer. Il y a une procédure pour chaque chose. Les procédures ne changent pas.
Tessier était déjà là quand je suis arrivé. Il était toujours là le premier, non par zèle mais parce que arriver avant les autres lui donnait une autorité qu'il n'avait pas besoin de justifier autrement. Il parlait à Benali, notre collègue, en frappant le rebord de la table de son index.
— Le problème avec ces manifestes de la Compagnie Giraud, c'est que personne ne comprend comment les archiver. J'ai expliqué vingt fois la méthode. Vingt fois. On classe d'abord par date d'appareillage, ensuite par tonnage déclaré. C'est simple. C'est logique. Et pourtant.
Benali regardait quelque chose sur son bureau qui n'était manifestement pas lié à ce que disait Tessier.
— Marès, dit Tessier en me voyant entrer. Vous avez le dossier Palmieri ?
— Il était sur votre table hier soir.
— Je sais qu'il était sur ma table. Je vous demande si vous l'avez.
— Non.
Il a soupiré de la manière propre aux gens qui pensent que les soupirs constituent une forme d'argumentation. Puis il a trouvé le dossier Palmieri dans le second tiroir de son propre bureau et n'a rien dit.
Je me suis assis à ma table. J'avais posé le cahier noir dans mon cartable, entre deux liasses de manifestes. Je n'y pensais plus. Le ventilateur tournait. La chaleur augmentait par paliers, presque imperceptiblement, comme si quelqu'un réglait un four quelque part sous le plancher.
La matinée a passé. Il n'y a rien d'autre à en dire.
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Le soir, je suis rentré par le même chemin. Le square était vide. Le banc de fer vert avait l'air d'appartenir à quelqu'un d'absent.
Dans mon appartement, j'ai fait chauffer de l'eau pour des pâtes. Pendant que l'eau chauffait, je me suis assis à la table et j'ai sorti le cahier de mon cartable. Je l'ai posé devant moi. La couverture noire était lisse, sans marque, sans étiquette. J'ai remarqué qu'à aucun endroit il n'y avait trace d'appartenance — aucun nom, aucune adresse, rien d'écrit à l'extérieur. Le carton était épais. L'élastique qui maintenait les pages était noir lui aussi.
J'ai ôté l'élastique et j'ai ouvert le cahier à la première page.
L'écriture était petite, régulière, d'une encre qui avait légèrement viré au brun. Une seule ligne, centrée, sans majuscule au début et sans point à la fin :
tout nom écrit dans ce cahier sera mort dans les quarante secondes qui suivent, d'un arrêt cardiaque
J'ai lu la phrase une fois. Puis une deuxième fois, non pas parce que je n'avais pas compris mais parce que c'était la façon naturelle de procéder face à quelque chose d'inhabituel. L'eau a commencé à bouillir dans la cuisine. Je me suis levé pour y jeter les pâtes.
Je n'ai pas cru la phrase. Mais je ne l'ai pas non plus disqualifiée avec l'impatience de quelqu'un qui a quelque chose à prouver. Elle était là, sur la première page, et j'avais d'autres choses à faire.
Je suis revenu à table avec mon assiette. Le ventilateur au plafond tournait lentement, découpant l'air chaud sans vraiment le déplacer. Par la fenêtre entrouverte, le bruit de la rue montait par intermittences — une mobylette, des voix, quelqu'un qui tapait contre un mur. Dehors, la lumière du soir avait cette teinte spécifique à Oran en été, une teinte entre l'ocre et le gris doré qui ne ressemble à rien d'autre et qui dure moins longtemps qu'on ne le voudrait, si tant est qu'on le veuille.
J'ai mangé mes pâtes. Le cahier était à côté de mon assiette, fermé maintenant, l'élastique remis en place. Je ne l'avais pas remis là intentionnellement. C'est simplement là qu'il s'était retrouvé, à la place de l'ashtray que j'avais déplacé pour manger.
Quand j'ai eu fini, j'ai allumé une cigarette et j'ai regardé le plafond. Le ventilateur faisait son bruit de fond, ce cliquetis régulier à chaque rotation que je n'entendais plus d'habitude mais qui ce soir-là était parfaitement audible, comme si quelque chose dans l'appartement s'était légèrement décalé.
J'ai pensé à Mouloud Ferhat, mon voisin de palier. Il rentrait chaque nuit entre minuit et minuit et demi, et il laissait tomber ses chaussures sur le sol l'une après l'autre, deux bruits sourds qui traversaient la cloison fine et me réveillaient. Il le faisait depuis deux ans. Il ne le faisait pas avec malveillance. Il le faisait simplement, comme on fait les choses qu'on a toujours faites.
J'ai regardé le cahier.
Je n'ai pas pris de décision. Ce n'est pas la bonne façon de décrire ce qui s'est passé. J'ai simplement continué à être assis là, à fumer, et au bout d'un moment j'ai rouvert le cahier à la première page blanche et j'ai écrit, de ma main habituelle, sans appuyer plus fort que nécessaire sur le stylo :
Mouloud Ferhat
Puis j'ai refermé le cahier, j'ai remis l'élastique, et j'ai posé mon mégot dans le cendrier.
Je me suis couché à vingt-deux heures trente. Je n'ai pas attendu d'entendre quelque chose, ou de ne pas entendre quelque chose. Ou peut-être que si, sans me l'avouer. Je ne sais pas. Je dormais avant minuit.
Ce dont je me souviens, c'est qu'il faisait chaud, que le ventilateur tournait, et que la nuit était silencieuse d'une façon qui ne m'a frappé qu'au matin.