Le ciel du matin sentait la tourbe et la pluie froide.
C'était le genre de matin d'octobre où le lac aux Grands Fonds ressemblait à du plomb fondu, où les corbeaux se tenaient immobiles sur les créneaux comme des virgules oubliées, et où même les fantômes de Poudlard préféraient rester à l'intérieur. Le château se dressait sur sa falaise comme il l'avait toujours fait, lourd et gris et vaguement satisfait de lui-même, ses mille fenêtres fermées contre le vent d'Écosse qui balayait la vallée en rafales impérieuses.
Harry Potter descendait en courant le grand escalier de marbre, en retard pour le petit-déjeuner, sa cape de sorcier mal bouclée et sa cravate de Gryffondor tordue, quand quelque chose d'étrange traversa le ciel.
D'abord une lumière. Pas celle de l'éclair, qui déchire et disparaît — quelque chose de plus doux, de plus doré, comme si quelqu'un avait arraché un fil d'une étoile et l'avait laissé tomber en spirale vers la terre. La lumière traversa la fenêtre en ogive du couloir du quatrième étage et projeta une gerbe de reflets ambrés sur les portraits endormis, qui se réveillèrent en sursaut avec des exclamations indignées.
Harry s'immobilisa.
La lumière était silencieuse. C'était ce qui était étrange. Les étoiles filantes font du bruit dans les films moldus — des sifflements, des explosions de cinéma. Celle-ci traversa le ciel d'octobre comme si elle retenait son souffle, comme si elle essayait de ne déranger personne, et s'abîma dans le lac avec un son qui n'était pas un fracas mais quelque chose de beaucoup plus petit : un souffle, un soupir, le bruit d'une lumière qui s'éteint dans de l'eau profonde.
Puis le silence revint, et les corbeaux se remirent à ne rien faire sur les créneaux, et le vent souffla à nouveau sur la vallée.
Harry resta immobile encore trois secondes, puis il descendit les marches qui restaient en sautant deux par deux et sortit en courant dans la cour.
D'autres élèves avaient vu. Bien sûr — à Poudlard, les choses étranges attirent les regards comme le miel attire les abeilles, et les élèves avaient l'instinct bien rodé de l'étrangeté utile. Une poignée de Poufsouffle se pressait déjà contre la balustrade de pierre qui surplombait la rive nord. Deux Serdaigle descendaient la pente en glissant sur l'herbe mouillée, des plumes en main, l'air de vouloir prendre des notes. Seamus Finnigan, qui avait la chance d'habiter côté lac, avait déjà les pieds dans l'eau jusqu'aux chevilles et regardait la surface avec une expression qui mêlait l'excitation à quelque chose de nettement moins rassuré.
— Il y a quelque chose qui bouge, cria-t-il au-dessus de son épaule. Quelque chose de petit.
Le lac aux Grands Fonds ne livrait pas ses secrets facilement. C'était un plan d'eau qui avait ses propres règles, ses propres horaires, ses propres habitants qui n'aimaient pas la compagnie non sollicitée. Parfois le Lac remontait des bateaux perdus. Parfois il gardait des choses que personne ne venait réclamer. Ce matin-là, il remontait quelque chose que personne n'aurait su nommer.
Harry atteignit la rive à l'instant où l'eau s'ouvrit.
Ce fut d'abord la couleur qu'il vit. Un éclat de jaune vif dans tout ce gris d'octobre — un jaune qui n'appartenait pas à cette lumière, à cette saison, à ce pays. Puis une tignasse de cheveux dorés, mouillés et collés, puis deux épaules, puis un enfant entier qui émergea du lac aux Grands Fonds avec la dignité tranquille de quelqu'un qui n'a jamais envisagé de se noyer.
Il était petit. Vraiment petit — pas la petitesse d'un enfant de onze ans qui n'a pas encore grandi, mais une sorte de petitesse qui semblait délibérée, essentielle, comme si sa taille faisait partie de ce qu'il était. Il portait une veste d'un vert délavé sur quelque chose qui avait dû être une chemise blanche, et autour du cou une écharpe d'un jaune extraordinaire, absolument trempée, qui gouttait dans l'herbe avec un entêtement joyeux. Dans sa main droite, serrée contre sa poitrine comme si l'eau n'avait eu aucun pouvoir sur elle, il tenait une feuille de papier. Sur cette feuille, dessiné à l'encre noire avec une précision appliquée, il y avait un mouton.
L'enfant s'assit sur la rive mouillée. Il leva la tête vers le ciel d'Écosse — ce ciel de plomb bas et couvert et parfaitement ordinaire — et son visage prit une expression que Harry reconnut sans pouvoir tout de suite nommer ce qu'il reconnaissait. Une déception douce. La déception de quelqu'un qui espérait autre chose, pas avec colère, mais avec la résignation tranquille de celui qui est habitué aux arrivées imparfaites.
— Pardon, dit Harry.
Il ne sut pas pourquoi il dit ça. Ce n'était pas ce qu'il avait prévu de dire — il avait vaguement prévu de dire quelque chose d'utile, du genre est-ce que tu vas bien ou qu'est-ce que tu fais dans le lac, mais pardon sortit à la place et parut, étrangement, approprié.
L'enfant baissa les yeux vers lui. Ses yeux étaient d'une clarté qui mettait légèrement mal à l'aise — pas parce qu'ils étaient froids, mais parce qu'ils étaient complètement présents, le genre d'yeux qui regardent sans rien réserver pour plus tard.
— C'est le lac aux Grands Fonds, dit Harry, un peu bêtement. En Écosse.
— Je sais, dit l'enfant. J'avais visé ailleurs.
Sa voix était tranquille, un peu grave pour sa taille, avec un accent indéfinissable que Harry n'aurait pas pu placer sur aucune carte du monde. Il regardait la feuille de papier dans sa main. Le mouton dessiné, miraculeusement, était intact.
— Tu as traversé le ciel, dit Harry. Tout le monde l'a vu.
— Oui.
— Et tu es tombé dans le lac.
— Oui.
— Et ça ne t'a pas... blessé ?
L'enfant considéra la question avec sérieux, pencha légèrement la tête.
— Non, dit-il. Mais je suis mouillé. Ce qui est différent.
Derrière Harry, les élèves s'étaient rassemblés en demi-cercle à une distance prudente, comme on se rassemble autour de quelque chose qui pourrait être un danger ou pourrait être un miracle et dont on n'est pas encore sûr. Seamus avait sorti ses pieds de l'eau. Deux des Serdaigle prenaient des notes à toute vitesse. Une petite Poufsouffle de première année pleurait doucement, sans que personne comprenne pourquoi, ce qui en disait peut-être plus long que les notes des Serdaigle.
L'enfant se leva. Il était vraiment très petit debout. Il secoua ses cheveux dorés et regarda autour de lui avec attention — les tours du château, les arbres sombres de la Forêt interdite sur la colline, le ciel lourd, les visages qui l'observaient. On aurait dit qu'il établissait un inventaire. Pas celui d'un touriste, mais celui de quelqu'un qui cherche quelque chose de précis dans un paysage qui ne le contient peut-être pas.
— Il y a des fleurs, ici ? demanda-t-il à Harry.
— Des... oui. Dans les serres. Pourquoi ?
L'enfant ne répondit pas tout de suite. Son regard s'était posé sur quelque chose au-delà du château, au-delà de la colline, au-delà peut-être de ce qui pouvait être vu de là où ils se trouvaient.
— Je cherche une rose, dit-il enfin. Elle se trouvait dans une constellation que je ne connaissais pas, et je pensais qu'elle était peut-être ici. Mais ce n'était peut-être pas ici.
Il le dit sans pathos, sans l'espèce de drame mélodramatique qu'une telle phrase aurait normalement exigé. Il le dit comme on dit il fait froid ou j'ai oublié ma montre — une information simple, un fait de sa vie intérieure qu'il n'avait aucune raison de dissimuler.
Harry ouvrit la bouche. La referma.
Ce fut à ce moment précis qu'Albus Dumbledore descendit la pente de la rive, et le cercle des élèves s'ouvrit devant lui comme l'eau s'ouvre devant une proue.
Dumbledore était le directeur de Poudlard — ce fait, à l'intérieur du château, n'était jamais vraiment en doute, de la même façon qu'on ne doute pas que le ciel est en haut. Il était très grand, très vieux, avec une barbe argentée qui descendait jusqu'à la ceinture et des lunettes à monture dorée derrière lesquelles vivaient des yeux bleu vif qui semblaient, en toutes circonstances, savoir plus de choses que ce qu'ils avouaient. Il portait une robe d'un violet fané, légèrement trop longue pour la marche dans l'herbe mouillée, et il s'en préoccupait manifestement fort peu.
Il s'arrêta à deux pas de l'enfant.
Les professeurs qui travaillaient avec Dumbledore depuis des années — McGonagall, qui le connaissait depuis quarante ans ; Flitwick, qui l'avait vu traverser quatre décennies de crises avec la même sérénité amusée ; même Rogue, qui observait tout avec le regard acéré d'un homme qui catalogue les faiblesses des autres — aucun d'entre eux n'aurait pu nommer l'expression qui passa sur le visage du directeur à cet instant. Ce n'était pas de la surprise. Ce n'était pas de la méfiance, ni la curiosité prudente d'un homme de pouvoir face à une anomalie inexpliquée. C'était quelque chose de plus ancien que tout cela, quelque chose qui ressemblait à la façon dont on regarde un paysage qu'on a rêvé longtemps avant de le voir pour la première fois en vrai.
De la reconnaissance.
McGonagall, qui était arrivée deux secondes après lui et qui le connaissait mieux que la plupart, le regarda et ne dit rien.
— Bonjour, dit Dumbledore à l'enfant.
— Bonjour, dit l'enfant.
Ses yeux clairs examinèrent Dumbledore avec la même attention tranquille qu'ils avaient accordée au château et au ciel. Dumbledore, qui n'était pas à son aise face à grand-chose dans ce monde, soutint ce regard sans broncher. Il semblait même légèrement soulagé.
— Tu es arrivé par le lac, dit le directeur.
— Oui. Je visais le pré, mais le lac était là à la place. Ce sont des choses qui arrivent.
— En effet, dit Dumbledore avec un sérieux parfait. Les lacs ont cette mauvaise habitude. Tu n'as pas froid ?
L'enfant considéra la question.
— Un peu. Mais l'écharpe est encore là. Et le mouton aussi. Regardez.
Il tendit la feuille de papier à Dumbledore avec la confiance de quelqu'un qui est certain que ce qu'il offre sera apprécié à sa juste valeur. Dumbledore prit la feuille avec les deux mains et l'examina. Le dessin était d'une exécution enfantine — un mouton aux pattes courtes, l'air légèrement méfiant, tracé avec une encre qui avait résisté à l'eau du lac avec une résistance remarquable.
— C'est un beau mouton, dit Dumbledore.
— Il mange les baobabs, dit l'enfant, l'air soucieux. C'est utile, les baobabs deviennent très grands très vite. Mais il mange aussi les roses si on n'y fait pas attention. Je lui ai mis une muselière, regardez, elle est là, dans la boîte.
Il n'y avait pas de boîte sur la feuille. Il y avait un rectangle. Dumbledore hocha la tête avec la gravité d'un homme pour qui les boîtes contenant des moutons sont une affaire sérieuse.
— Tout à fait, dit-il. La boîte me paraît excellente.
— Comment t'appelles-tu ? demanda Harry, qui n'avait pas pu rester silencieux plus longtemps.
L'enfant se tourna vers lui. Il sembla remarquer Harry avec un intérêt particulier, comme si quelque chose dans ce garçon aux lunettes rondes et aux cheveux noirs ébouriffés lui rappelait vaguement quelque chose qu'il avait croisé ailleurs dans ses voyages.
— On m'appelle le Petit Prince, dit-il. Je viens de l'astéroïde B-612.
— De l'astéroïde, répéta Harry.
— Oui. C'est très petit. Il y a trois volcans et une rose. Enfin. Il y avait une rose quand je suis parti. Je l'espère encore là.
Il dit cela d'une façon qui était parfaitement ordinaire et en même temps absolument pas ordinaire du tout, et Harry sentit quelque chose se retourner doucement dans sa poitrine — le début d'une compréhension qu'il ne savait pas encore comment formuler.
— Je m'appelle Harry, dit-il. Harry Potter.
Le Petit Prince hocha la tête, poliment attentif, avec l'air de quelqu'un qui enregistre l'information.
— Et vous ? demanda-t-il à Dumbledore, parce que la courtoisie lui semblait exiger qu'il pose la question à tout le monde.
— Albus Dumbledore, dit le directeur. Je dirige cet établissement. Poudlard.
— C'est un château ?
— C'est une école. Avec des caractéristiques de château, il est vrai.
— On y apprend quoi ?
— La magie, dit Dumbledore.
Le Petit Prince parut considérer cela avec soin, regardant de nouveau les tours, les créneaux, les fenêtres en ogive.
— Est-ce que la magie apprend aux gens à être heureux ? demanda-t-il.
Une mouette cria quelque part au-dessus du lac. Le vent souffla sur la rive et fit onduler l'herbe. Derrière Harry, parmi les élèves rassemblés, personne ne parla.
Dumbledore prit un moment, ce qui était inhabituel. En quarante ans d'enseignement, il avait répondu à des questions sur les Objets Cachés et les prophéties scellées, sur les Horcruxes et les contresorts impossibles, sur la nature de la mort et la structure de la lumière magique. Cette question-là sembla l'arrêter d'une façon différente — pas parce qu'il ne connaissait pas la réponse, mais peut-être parce qu'il la connaissait trop bien.
— Pas toujours, dit-il enfin. Mais elle essaie d'enseigner d'autres choses, qui peuvent mener au même endroit, si l'on a de la chance.
Le Petit Prince hocha la tête. C'était la hocha-de-tête de quelqu'un qui note une information pour y réfléchir plus tard, qui ne la rejette pas mais qui ne la prend pas non plus pour définitive.
— Je voudrais bien rester un peu, dit-il. Pour chercher ma rose. Si ce n'est pas inconvénient.
— Ce n'est pas un inconvénient, dit Dumbledore. C'est une grâce.
McGonagall, qui avait gardé un silence professionnel remarquable jusqu'à présent, s'approcha du directeur et dit, à voix basse mais pas suffisamment basse pour qu'Harry ne l'entende pas :
— Albus. Nous ne savons absolument rien de cet enfant.
— Non, dit Dumbledore. C'est justement ce qui est reposant.
— Il est arrivé dans un météore.
— Une étoile filante, corrigea le Petit Prince avec douceur, qui avait une ouïe fine. Un météore c'est différent. Un météore fait du bruit.
McGonagall regarda l'enfant. Elle avait un regard qui, en quarante ans, avait traversé les arguments de onze mille étudiants et n'avait jamais vraiment cédé. Elle soutint les yeux clairs du Petit Prince pendant cinq secondes complètes, et quelque chose dans son visage de granit bougea imperceptiblement, comme un carrelage qui se lève un millimètre avant de se reposer.
— Il faudra lui trouver des vêtements secs, dit-elle enfin.
— Absolument, dit Dumbledore.
Il se retourna vers l'enfant et l'écharpe jaune qui gouttait sur l'herbe, et le mouton sur sa feuille de papier, et les yeux grands ouverts sur ce ciel d'Écosse qui n'était pas l'endroit qu'il avait cherché, et quelque chose passa dans le regard du vieux directeur — fugace et vite rentré, comme une lumière derrière une fenêtre fermée — qui ressemblait à de la gratitude.
— Viens, dit-il simplement.
Le Petit Prince se leva, serra son mouton contre lui, et suivit Dumbledore vers le château sans un regard en arrière pour le lac qui l'avait remis au monde.
Harry les regarda s'éloigner. L'écharpe jaune claquait dans le vent froid. Autour de lui, les élèves commençaient à se disperser, à murmurer, à tirer des conclusions provisoires qui seraient toutes incorrectes d'une façon ou d'une autre. Seamus demanda à voix haute si c'était une nouvelle arme de Voldemort, ce qui fit lever les yeux au ciel à tout le monde.
Harry ne bougea pas tout de suite.
Il regardait la surface du lac, qui s'était refermée sur elle-même comme si rien ne s'était passé, lisse et grise et parfaitement ordinaire. Et il pensait à cette façon qu'avait eue l'enfant de dire je l'espère encore là — la rose, l'astéroïde, quelque chose laissé derrière dans un endroit inaccessible — avec une douleur si simple et si propre qu'elle ne ressemblait à aucune douleur que Harry avait vue avant.
Il pensa à deux photos dans un album, à des visages qui souriaient et ne savaient pas qu'ils souriaient pour la dernière fois.
Il y avait quelque chose dans ce garçon aux cheveux d'or venu d'une étoile — quelque chose qui sonnait creux exactement aux mêmes endroits que Harry lui-même.
Le vent souffla une dernière fois sur la rive, froid et net comme la lame d'un couteau, et Harry boutonna sa cape jusqu'en haut et rentra vers le château.