Le quai sentait le goudron chaud, le sel et quelque chose d'autre — une odeur âcre de charbon mouillé qui collait aux vêtements avec l'obstination des mauvaises nouvelles. Édouard Valmiran posa son premier pied sur les planches de Belém en consultant sa montre de gousset : sept heures dix-huit du matin, le quatre septembre 1887, un ciel couleur d'ardoise lavée promettant une journée ni belle ni franchement mauvaise, ce qui lui convenait parfaitement. Les journées indécises étaient propices à la pensée rigoureuse. Les journées splendides, il l'avait remarqué depuis longtemps, n'invitaient qu'à l'imprécision sentimentale.
Il s'arrêta au milieu du quai, posa sa grande malle plate sur les pavés disjoints et tira de sa veste un carnet à couverture de cuir tanné. Il nota : *Lisbonne. Départ confirmé. Mer : agitée, 2 à 3 mètres houle résiduelle. Vent : nord-ouest, 15 nœuds. Humidité : excessive. Personnel : en cours de vérification.*
Le personnel en question était déjà visible à l'extrémité du quai, et il constituait, songea Valmiran, un argument suffisamment fort pour remettre en question les méthodes de sélection de l'Académie des sciences.
Céleste Morvant se tenait à l'avant de la passerelle de la Persévérance avec l'air de quelqu'un qui avait décidé d'apprivoiser le navire avant même de monter à bord. Elle tenait dans sa main gauche un rouleau de cartes marines que le vent malmenait avec enthousiasme, et dans sa main droite une règle avec laquelle elle mesurait quelque chose — l'angle de la proue par rapport au quai, peut-être, ou la hauteur de la cheminée, ou simplement n'importe quoi qui lui permettait de comparer ce qu'elle voyait à ce qu'elle avait préalablement calculé. À vingt-quatre ans, elle portait ses cheveux noirs relevés sous un chapeau de paille qui avait clairement vécu des aventures antérieures, et sa veste de voyage en drap brun était déjà maculée à l'encre de Chine au niveau de la poche gauche — tache fraîche, nota le professeur en approchant, moins de deux heures.
— Vous avez déjà corrigé quelque chose, dit-il sans préambule.
— Trois erreurs, répondit-elle sans lever les yeux. Le compas de variation mentionné dans le document de la Commission était calé sur 1882. Le courant d'Açores a dérivé de quinze minutes d'arc depuis. Quant à la bathymétrie du couloir que nous allons emprunter pour sortir du Tage —
— Mademoiselle Morvant.
— Oui, professeur ?
— Nous ne sommes pas encore à bord.
Elle leva enfin les yeux et lui adressa un sourire bref, précis, qui ne concédait rien. Valmiran prit sa malle et monta la passerelle.
La Persévérance était un trois-mâts à vapeur auxiliaire de cent quarante tonnes, affecté au Ministère de l'Instruction publique pour les campagnes d'investigation scientifique. Sa coque était noire, sa cheminée rayée de rouge et de noir, et ses ponts sentaient l'huile de lin et le bois fraîchement calfaté. C'était un navire respectable, compétent, sans grâce particulière — ce qui était, aux yeux de Valmiran, la plus haute qualité que pût posséder un instrument de travail. Il n'aimait pas les outils qui se comportaient comme s'ils avaient un caractère.
Le capitaine Ferraud l'accueillit sur le pont principal avec la poignée de main vigoureuse et légèrement excessive des hommes qui cherchent à paraître assurés. Il avait cinquante ans, une moustache impressionnante et les yeux un peu trop mobiles de celui qui calcule en permanence les distances entre lui-même et les issues de secours.
— Professeur Valmiran. C'est un honneur que de transporter une telle mission scientifique.
— C'est un honneur que j'espère réciproque, capitaine. Dites-moi — le rapport que j'ai reçu à Paris mentionne des avistements concentrés entre le trente-sixième et le quarantième parallèle. Avez-vous navigué ces eaux récemment ?
Ferraud hésita. Un battement de paupières, rapide, involontaire.
— Ces mers sont fréquentées, monsieur le professeur.
— Par un navire fantôme, apparemment.
— Par les rumeurs d'un navire, rectifia le capitaine avec une prudence manifeste. C'est différent.
— C'est précisément ma position, dit Valmiran en notant quelque chose dans son carnet. Nous allons parfaitement nous entendre.
L'état-major de la Persévérance avait attribué à Valmiran une cabine étroite mais convenable à bâbord, dont le hublot circulaire encadrait un rectangle de port encore endormi. Il y transporta sa malle, ses quatre caisses de livres et de matériel d'analyse, et l'étui en acajou qui contenait ses instruments de mesure — spectroscope portatif, hygromètre à cheveu, altimètre de précision et un thermomètre à mercure d'une sensibilité de un centième de degré Celsius dont il était considérablement fier. Ces objets arrangés dans leur ordre habituel, il se sentit légèrement moins en territoire étranger.
Il remontait sur le pont lorsqu'il croisa Céleste dans le couloir étroit menant aux cabines d'équipage. Elle avait déjà épinglé quelque chose à la porte de la sienne : une carte imprimée, annotée à la main avec une encre rouge, sur laquelle elle avait tracé ce qui semblait être une trajectoire rectifiée par rapport à la route officielle.
— Vous avez redessiné notre itinéraire, constata-t-il.
— J'ai corrigé le point de passage aux Açores. L'Amirauté britannique place le pic de Santa Maria deux milles à l'ouest de sa position réelle. C'est une vieille erreur de 1834 que personne n'a eu la patience de corriger parce que les navires de guerre tirent au large et ne risquent rien. Mais nous, nous allons vouloir nous approcher.
— Pour quelle raison voudrions-nous nous approcher du pic de Santa Maria ?
— Pour la même raison que nous approchons de tout le reste, dit-elle avec une tranquillité absolue. Parce que c'est là.
Valmiran considéra cette réponse, la jugea insatisfaisante sur le plan méthodologique et parfaitement convaincante sur le plan pratique, et poursuivit son chemin vers le pont.
Au pied de la coursive qui descendait vers la salle des machines, quelque chose grognait.
Ce n'était pas un son de machine — ou plutôt, ce n'était pas seulement un son de machine. C'était une voix humaine, basse et continue, qui alternait entre ce que Valmiran identifia comme du breton archaïque et ce qui ne pouvait être décrit que comme une négociation intense avec un interlocuteur mécanique. Il s'arrêta au haut de l'escalier et écouta.
— Non. Non, non, non. Tu fais quoi, toi ? T'es censé tourner dans un sens, pas baller comme une vieille barque...
Un cliquetis métallique. Un silence. Puis, avec la résignation d'un homme qui constate un diagnostic qu'il n'aime pas :
— Ha. Voilà. Voilà le problème. Tu vois, toi ? Moi je le vois.
Valmiran descendit.
Gwen Ar Braz était accroupi à côté du carter de transmission bâbord, une lampe à huile posée sur le plancher à sa droite projetant une lumière jaune sur son visage en sueur. C'était un homme de quarante-deux ans, trapu comme un pilier de pont, avec des mains dont la peau gardait aux jointures une coloration permanente de cambouis qu'aucune quantité de savon n'avait jamais entièrement vaincue. Ses cheveux roux grisonnaient aux tempes. Il portait une veste de cuir élimée dont chaque poche était bourrée de petites clés, de boulons de rechange et de ce qui semblait être un oignon séché.
Il ne leva pas les yeux à l'arrivée du professeur.
— Il y a quelque chose qui ne va pas, dit Valmiran.
— Rien qui ne va pas, dit Gwen en posant son oreille contre le carter avec le soin qu'un médecin mettrait à ausculter un patient difficile. Quelque chose qui ne va pas encore.
— Nuance appréciable. Qu'est-ce que vous entendez ?
Gwen se redressa et croisa enfin les bras, les yeux plissés vers un point intermédiaire entre le carter et quelque chose de plus lointain, de plus intérieur.
— Une vibration. Là, dans les secondaires. Régulière, toutes les... — il compta silencieusement, les lèvres bougeant — toutes les quatre secondes et demie, à peu près. Pas les bielles. Pas le vilebrequin. Quelque chose d'autre.
— La houle, peut-être ? Le port est agité ce matin.
— La houle, je la connais, dit Gwen avec la patiente condescendance de quelqu'un qui explique pour la vingtième fois une distinction fondamentale. La houle fait bouger le navire. Cette chose-là fait bouger l'intérieur du navire. C'est pas pareil.
Valmiran s'accroupit à son tour et posa la paume sur le carter. La vibration était là, effectivement — ténue, presque imperceptible, mais régulière comme une respiration. Quatre secondes. Quatre virgule cinq. Quatre secondes.
— Cela pourrait être une résonance acoustique transmise par la coque, dit-il en se relevant et en époussetant ses genoux. Le port de Belém est encombré de trafic ce matin. Les vibrations des autres machines—
— Non, dit Gwen simplement.
— Non ?
— Je connais la différence entre le bruit qui vient du dehors et le bruit qui vient de plus loin que le dehors.
Valmiran nota dans son carnet : *Ar Braz — vibration anormale, carter transmission bâbord, cycle env. 4,5 secondes. Origine non déterminée. À surveiller. Note : le mécanicien fait une distinction entre provenance externe et ce qu'il appelle "plus loin que le dehors", ce qui ne constitue pas, en sens strict, une catégorie analytique recevable.*
Gwen l'avait regardé écrire, les yeux légèrement plissés.
— Vous notez tout, dit-il.
— C'est mon métier.
— Et quand ce que vous notez ne s'explique pas ?
— Je le note quand même, dit Valmiran. Avec un point d'interrogation. C'est la différence entre un scientifique et un poète.
Gwen Ar Braz hocha la tête comme si cette réponse constituait une information utile sur l'espèce particulière d'homme à laquelle il avait affaire, puis il se remit à plat ventre sous le carter et ne dit plus rien.
À neuf heures précises, le capitaine Ferraud fit sonner le départ. Les amarres furent larguées dans le grincement des aussières sur le bollard, et la Persévérance commença à reculer lentement du quai sous la poussée prudente de son hélice, guidée par deux remorqueurs à vapeur dont les cheminées crachaient des nuages noirs qui se mêlaient paresseusement à ceux du ciel.
Valmiran était à la proue, debout, son carnet ouvert dans la main gauche, son crayon dans la droite. Il notait.
Il notait la direction du vent, son angle par rapport à la route, la hauteur des bâtiments du front de mer qui disparaissaient lentement dans son champ de vision, la composition approximative des nuages sur l'horizon ouest — nimbostratus en formation, rien d'alarmant pour les douze prochaines heures. Il notait la température de l'air, mesurée au thermomètre de poche : dix-sept degrés et demi. Il notait le tonnage estimé des navires croisés dans la passe du Tage et leur pavillon de nationalité. Il notait l'heure exacte à laquelle la Persévérance franchit le phare de Bugio : neuf heures quarante-deux.
— Vous ne regardez pas, dit Céleste à côté de lui.
Il s'aperçut qu'elle avait raison. Ses yeux avaient été sur son carnet depuis que les remorqueurs les avaient lâchés.
— Je documente, dit-il.
— Documenter, c'est une façon de regarder.
— Une façon rigoureuse de regarder.
Céleste fit un petit son qui n'était pas tout à fait un désaccord mais s'en approchait. Elle s'appuya contre le bastingage, les yeux tournés vers le Tage qui s'élargissait en estuaire, puis en mer, et le teint de l'eau qui changeait — du brun limoneux au vert glauque au bleu d'ardoise, comme un dégradé sur une planche de géographie — et dans ses yeux il y avait quelque chose que Valmiran reconnut comme ce que lui-même avait ressentiblement vingt ans auparavant, au premier départ pour sa première expédition, avant que l'accumulation de départs successifs ne l'ait transformé en procédure.
Il baissa les yeux sur son carnet et se demanda fugitivement depuis combien de temps exactement il avait cessé de regarder l'horizon comme si c'était la première fois qu'il le voyait.
Il nota : *Transition estuaire / Atlantique, 9h47. Couleur eau : séquence brun-vert-ardoise. Vent portant. Mer formée mais praticable.*
Il n'écrivit pas le reste.
— Cette mission, dit Céleste en suivant toujours l'horizon du regard, je voudrais que vous m'expliquiez pourquoi elle vous ennuie.
— Elle ne m'ennuie pas.
— Vous avez soupiré trois fois depuis que nous avons largué les amarres.
— L'air marin.
— Professeur.
Valmiran referma son carnet et fit face à la mer. L'Atlantique s'étendait devant eux, gris et infini et parfaitement indifférent à tout ce qu'il en pensait.
— Cette mission ne m'ennuie pas, dit-il. Elle m'agace. Il y a une différence. Un navire fantôme — *un navire fantôme*, Céleste — dont les rapports, soixante-dix-sept en trois ans, proviennent de matelots dont l'état psychologique en milieu isolé est documenté comme propice à la confabulation collective, à la pareidolie et à toute une gamme de phénomènes perceptifs bien catalogués. Sans compter que la majorité de ces avistements se produisent de nuit, par mauvais temps, dans des zones où les courants créent des effets optiques sur les vagues que n'importe quel marin inexpérimenté peut interpréter comme les feux d'un navire inconnu.
— Et les dix-neuf qui se produisent en plein jour par temps calme ?
— La malnutrition en mer, dit Valmiran avec la patience d'un homme qui a déjà formulé cette réponse pour un public académique exigeant, produit des carences en vitamines dont les effets sur la vision périphérique et la perception des distances sont documentés depuis —
— Les rapports du commandant Albrecht et du capitaine Ferreira mentionnent des équipages entiers, en pleine santé, par visibilité parfaite —
— Céleste.
— Oui, professeur.
— Je m'ennuie, dit-il. Vous aviez raison. Je suis venu parce que l'Académie m'a demandé de venir, parce que le Ministère de la Marine a réclamé une réfutation scientifique officielle de ces rapports pour rassurer ses compagnies d'assurance, et parce que ma liste de lectures était à jour et que je n'avais plus d'excuses valables pour décliner. Voilà. C'est consigné.
Céleste tourna vers lui un visage où se lisait quelque chose de soigneusement neutralisé.
— Et si ce n'est pas de la confabulation ?
— Alors ce sera une occasion d'identifier un phénomène naturel mal documenté et je serai satisfait. Dans tous les cas, nous rentrons dans six semaines avec des données propres et les compagnies d'assurance maritimes peuvent dormir tranquilles.
— Six semaines, répéta-t-elle avec un ton qui lui attribuait la naïveté d'une date de péremption indiquée sur quelque chose qui n'avait aucune intention d'expirer.
Valmiran rouvrit son carnet.
Lisbonne avait disparu derrière l'horizon à onze heures moins vingt. La côte portugaise se tirait encore en ligne sombre à tribord, comme un trait au fusain sur du papier blanc, mais elle aussi s'effaçait lentement, et l'Atlantique commençait à prendre ses aises — une légère augmentation du roulis, un changement dans la couleur du ciel à l'ouest, une montée imperceptible de l'humidité qui déposait une fine pellicule de sel sur les instruments métalliques exposés.
Valmiran descendit à sa cabine pour calibrer son hygromètre. En passant devant la salle des machines, dont la porte était entrouverte, il entendit Gwen Ar Braz parler à voix basse.
Il s'arrêta.
Le mécanicien breton ne parlait pas à un collègue. Il parlait à la machine elle-même — ou peut-être, à quelque chose d'autre que la machine, quelque chose qui existait à travers elle, au-delà d'elle. Sa voix était basse, précautionneuse, comme on parle à un cheval nerveux.
— T'entends pas ça, toi ? Ce truc, là, dans les basses... C'est pas normal. C'est pas une résonance ordinaire. Les eaux qui chantent avant d'avaler les bateaux, elles font ce bruit-là. Mon grand-père m'a dit. Mon père aussi, il me l'a dit.
Un silence. La vibration était là, four secondes, quatre et demie, régulière comme un pouls.
— On va voir, dit Gwen dans l'obscurité et la chaleur de la salle des machines. On va voir ce que c'est, ce chant-là.
Valmiran resta un moment dans le couloir, la main posée sur la cloison métallique. Il sentit sous sa paume, ténue et indiscutable, la même chose qu'Ar Braz avait posé l'oreille pour entendre : le battement régulier, sourd, qui ne ressemblait à rien dans sa bibliothèque de sons mécaniques classifiés.
Il nota dans son carnet, debout dans le couloir en se servant du mur comme pupitre : *Vibration confirmée par palpation directe sur cloison bâbord centrale. Fréquence : approx. 4,5 secondes. Origine : non élucidée. Note personnelle : Ar Braz dit que les eaux chantent avant d'avaler les bateaux. Ce n'est pas une catégorie analytique recevable.*
Il s'arrêta. Ajouta, après un instant :
*Il n'en reste pas moins qu'il a entendu quelque chose avant moi.*
Dehors, la côte portugaise avait tout à fait disparu. L'Atlantique était seul avec eux, maintenant, et le ciel à l'ouest avait pris une nuance que Valmiran, dans ses six traités sur la biologie marine et la mécanique des fluides, n'avait jamais éprouvé le besoin de décrire autrement que comme *couverture nuageuse d'altitude, origine frontale probable* — mais qui ressemblait, ce soir-là, à quelque chose de décidé.