Le ciel au-dessus des Highlands écossaises était, ce mardi matin-là, d'un gris parfaitement ordinaire.
Il pesait sur les toits de Poudlard avec cette douce indifférence que seul un ciel d'automne britannique sait vraiment accomplir — ni menaçant, ni beau, simplement présent, comme un plafond que l'on a renoncé à repeindre. Les corbeaux sur les créneaux soufflaient dans leurs plumes. Le lac noir au pied du château reflétait des nuages anonymes. Dans les serres, des mandragores poussaient leurs premiers cris de la journée, et quelqu'un, quelque part dans les étages, avait déjà fait brûler un sort de transformation qui sentait le caoutchouc roussi et la déception.
C'était, en somme, un mardi tout à fait convenable.
Harry Potter le sut dès le moment où il ouvrit les yeux et vit le baldaquin rouge sang de son lit à colonnes. Mardi signifiait Métamorphose avant le petit-déjeuner, ce qui signifiait que le professeur McGonagall leur demanderait de transformer des bouchons de liège en boutons de nacre, ce qu'Harry parvenait à faire avec une régularité suffisante pour ne pas attirer l'attention, et c'était tout ce qu'il demandait à un mardi.
Ron Weasley, dans le lit voisin, ronflait encore, un bras pendant hors des draps, les cheveux roussis par une vague de sommeil agité. La chambre des sixième de la tour Gryffondor sentait la chaussette humide et le parchemin froissé. Neville avait, une fois de plus, oublié de fermer la fenêtre, et un vent frais et humide soulevait doucement le rideau de son alcôve.
Harry s'assit, chercha ses lunettes à tâtons sur la table de nuit, et tapa l'épaule de Ron.
— On va être en retard, dit-il.
Ron émit un son qui n'était pas, à proprement parler, un mot.
— McGonagall va te transformer en bouchon de liège elle-même, tu sais.
— Elle peut essayer, marmonna Ron, mais il se redressa néanmoins, les yeux mi-clos, et commença à chercher sa baguette entre les plis de sa couette.
C'est ainsi que le mardi avait commencé. Parfaitement ordinaire.
Il cessa de l'être à dix heures vingt-trois du matin précises.
La salle de classe du professeur Chourave se trouvait au rez-de-chaussée, et ses fenêtres donnaient sur la cour intérieure du château — une grande étendue pavée de pierre grise, bordée de colonnes patinées par des siècles de pluie écossaise. Harry, Ron et Hermione Granger traversaient justement le corridor qui longeait ces fenêtres, en route vers leur cours de Botanique Avancée, quand Hermione s'arrêta net.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-elle.
Sa voix avait pris ce ton particulier qu'elle réservait aux phénomènes qu'elle n'arrivait pas à classer immédiatement — un mélange d'intérêt scientifique intense et de légère irritation devant l'inconnu.
Harry et Ron s'arrêtèrent derrière elle et regardèrent par la fenêtre.
Le ciel, un instant plus tôt d'un gris si convenable, s'était fissuré.
Il n'y avait pas d'autre mot pour le décrire. Une ligne de lumière dorée traversait les nuages du côté nord, fine d'abord comme une rayure laissée par un ongle, puis s'élargissant en quelques secondes en un ruban qui vibrait légèrement, comme une corde de harpe tendue entre deux points invisibles. La lumière n'était pas celle du soleil. Elle était trop chaude pour cela, trop intime, avec quelque chose dans sa teinte qui faisait penser à du miel chaud, ou à la couleur des champs de blé vus depuis une très grande hauteur.
— Ça ressemble à... commença Ron.
— Chut, dit Hermione.
Les portraits dans le corridor avaient tous pivoté pour regarder par les fenêtres. Sir Cadogan avait quitté son propre tableau et s'était introduit dans le cadre d'un paysage de landes afin d'avoir une meilleure vue. Dame Blanche de Poudlard, qui traversait ordinairement les murs avec une dignité sépulcrale, s'était penchée si loin dans la fenêtre du troisième étage qu'elle était à moitié dehors.
La lumière descendit.
Elle ne tomba pas comme un éclair ni ne fusa comme un sort — elle descendit avec la lenteur précise d'une plume que l'on lâche depuis une fenêtre ouverte, ondulant légèrement, ralentissant au fur et à mesure qu'elle approchait des pavés de la cour. Et au centre de cette lumière, il y avait quelque chose.
Une silhouette.
Petite. Minuscule, en réalité.
— Il y a quelqu'un là-dedans, dit Harry.
La lumière toucha les pavés sans le moindre bruit. Pas de choc, pas d'impact, pas le craquement sourd d'une porte qui s'ouvre ou la détonation d'une Apparition. Simplement le contact délicat d'une chose légère qui se pose, et puis la lumière se rétracta comme un soupir, et l'enfant fut là.
Il était debout au centre de la cour, seul sur les pavés mouillés.
Il portait un manteau vert — vert vif, d'un vert qui appartenait davantage à une illustration de livre qu'à un vêtement porté par quelqu'un dans le monde réel. Le manteau était beaucoup trop grand pour lui. Les épaules tombaient à mi-bras, les pans frôlaient les pavés. Il avait les cheveux de la couleur exacte que le blé a en août, épais et légèrement ébouriffés, comme si le voyage dans le ciel avait soufflé dessus sans vraiment les défaire. Son visage — Harry le vit quand le garçon leva les yeux pour examiner le château — était sérieux avec cette sérieux particulier des enfants qui pensent à quelque chose de grand et qui ont décidé de ne pas en avoir peur.
Dans ses bras, il tenait un morceau de papier replié.
— Quel âge il a ? murmura Ron. Huit ans ? Neuf ?
— Tais-toi, souffla Hermione, sans le regarder. Elle avait plaqué sa main sur la vitre et ses yeux ne quittaient pas l'enfant dans la cour.
— D'où il vient ?
— Je n'en sais rien. Je n'ai jamais vu d'Apparition ressembler à ça. Jamais lu de description, non plus. Pas dans Histoire de la Magie, pas dans Créatures Fantastiques Contemporaines, pas dans —
— Hermione.
— Quoi ?
— Il lève la tête.
L'enfant avait cessé d'examiner les façades du château et regardait maintenant directement vers les fenêtres du corridor. Sa bouche s'ouvrit légèrement. Pas de surprise, pas de peur — juste une reconnaissance tranquille, comme s'il avait aperçu quelque chose qu'il cherchait depuis un moment.
Puis il sourit.
C'était un sourire poli et sérieux. Le sourire de quelqu'un qui a des choses importantes à demander et qui est content d'avoir trouvé quelqu'un à qui les poser.
Harry leva la main pour lui rendre son salut, sans trop savoir pourquoi.
— Harry, dit Hermione d'une voix étranglée.
— Je sais.
— Ce garçon vient d'atterrir dans la cour de Poudlard depuis le ciel.
— Je sais.
— Sans balai. Sans portoloin. Sans aucun moyen de transport magique reconnaissable.
— Je sais, Hermione.
— Il sourit.
— Oui.
Ron avala sa salive. C'est à ce moment-là que les cloches de Poudlard — qui étaient enchantées pour sonner ponctuellement à chaque quart d'heure et qui, de mémoire d'élève, n'avaient jamais dévié d'une seconde — se turent au milieu d'un tintement.
Tout le château, d'un seul coup, fut silencieux.
Dans les salles de classe, les professeurs cessèrent de parler. Les plumes s'immobilisèrent à mi-phrase au-dessus des parchemins. Quelqu'un, dans la salle de Potions, laissa tomber un flacon de Bézoard qui ne se brisa pas — il rebondit une fois sur le sol de pierre et roula jusqu'à un pied de table, et personne ne le ramassa. Dans la grande galerie du premier étage, les portraits se concertaient à voix basse avec cette urgence chuchotée qui, chez les portraits de Poudlard, ressemblait à du papier froissé.
Un portrait de sorcière du quinzième siècle traversa quatre cadres consécutifs en courant pour aller se poster à côté d'un tableau représentant la cour intérieure. La sorcière dut admettre, cependant, que les tableaux ne donnaient pas sur la vraie cour, seulement sur une cour peinte — ce qui ne lui donna qu'une vue supplémentaire de pavés vides, certes fort bien exécutés.
Dans les jardins, Rusard le concierge avait suspendu sa serpillière au-dessus d'une flaque d'eau savonneuse et regardait le ciel avec une expression qui chez lui ressemblait à de la stupéfaction mais qui était probablement, au fond, une variante de sa méfiance habituelle envers toute chose qui n'avait pas besoin d'être récurée.
Et dans son bureau au sommet d'une tour, derrière une porte couverte de portraits de directeurs endormis — certains tout à fait sincèrement, d'autres en train de faire semblant — Albus Dumbledore posa sa tasse de thé sur le rebord de son bureau et se leva lentement.
Minerva McGonagall avait été professeure à Poudlard depuis assez longtemps pour avoir vu à peu près tout ce qu'une école de sorcellerie pouvait produire comme situations improbables. Elle avait géré des troupeaux de Niffleurs lâchés dans la salle commune de Serdaigle. Elle avait convaincu une licorne blessée de rester tranquille pendant qu'on lui soignait l'épaule droite. Elle avait, une fois mémorable, présidé une réunion du corps enseignant en présence d'un fantôme contestataire qui refusait de sortir du tableau noir et qui avait tenté de prendre en note les décisions pour les contester ultérieurement.
Elle n'avait jamais vu un enfant tomber du ciel dans la cour.
Elle descendit les marches du perron principal avec la raideur précise de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il fait et s'autorise à être légèrement irrité par la situation. Sa robe était noire, sa coiffe impeccable. Sa mâchoire était serrée d'une manière que les élèves de Gryffondor apprenaient à reconnaître comme le signal précédant une conversation qui allait être menée dans les règles, avec ou sans leur coopération.
L'enfant l'attendait au milieu de la cour.
Il était plus petit encore de près. Ses yeux — d'un bleu pâle particulier, de cette couleur que le ciel prend juste après que toute la couleur en a été retirée par le vent — regardèrent le professeur McGonagall arriver sans aucune trace de nervosité. Il serrait son morceau de papier contre sa poitrine des deux mains.
McGonagall s'arrêta à deux pas de lui.
— Qui es-tu ? demanda-t-elle, et sa voix était celle qu'elle employait pour les situations exigeant des réponses claires, sans détours et de préférence dans un ordre logique.
L'enfant ouvrit la bouche.
Puis il s'arrêta.
Ses yeux descendirent vers son morceau de papier. Il le regarda un moment, comme s'il pesait quelque chose. Puis il leva de nouveau les yeux vers McGonagall, et la question qu'il posa n'était pas celle qu'elle attendait. Ce n'était pas celle que qui que ce soit aurait attendue.
— S'il vous plaît, dit-il, avec une politesse grave et entière, pourriez-vous me dessiner un mouton ?
McGonagall cligna des yeux.
Ce n'était pas quelque chose qu'elle faisait souvent. C'était un clignement d'yeux involontaire, le genre qui arrive quand quelque chose interrompt la pensée en plein milieu d'une syllabe et laisse le cerveau à bredouiller dans le vide une fraction de seconde.
— Pardon ?
— Un mouton, répéta l'enfant patiemment. Il déplia avec soin son morceau de papier et le présenta à McGonagall. Sur la feuille, il y avait le dessin d'un rectangle avec quelques traits à l'intérieur et des petites barres sous chaque coin pour figurer des pattes. Un dessin d'enfant, naïf et sérieux. Voilà mon mouton dans sa boîte. C'est le seul dessin que j'aie, et l'ouverture est là pour qu'il puisse voir, mais je pensais... peut-être qu'un mouton dessiné directement serait mieux. Si vous savez dessiner les moutons.
McGonagall regarda la feuille.
Puis elle regarda l'enfant.
— Je..., commença-t-elle.
Derrière elle, dans les fenêtres du couloir du rez-de-chaussée, les visages des élèves s'étaient multipliés — comme des champignons qui surgissent après la pluie, apparus de nulle part et maintenant collés aux vitres en grappes compactes, les uns sur les épaules des autres.
— Je m'appelle le Petit Prince, dit l'enfant, comme si cela clarifiait la question du mouton. Je viens de l'astéroïde B-612.
McGonagall le regarda encore.
— L'astéroïde B-612, répéta-t-elle.
— Oui. C'est un assez petit astéroïde, dit le Petit Prince, avec le ton de quelqu'un qui a déjà dû expliquer cela plusieurs fois et s'y est fait. Il y a trois volcans — deux grands et un petit, qui est peut-être éteint, je ne suis pas sûr. Et ma rose. Mais je voyage depuis un moment. Il y a eu une planète avec un roi qui voulait gouverner les étoiles. Et un géographe qui ne voyait que des choses permanentes et qui n'écrivait jamais les fleurs dans ses livres parce qu'il disait qu'elles étaient éphémères. Et ensuite j'ai pris quelque chose comme... une comète, je crois, ou peut-être que c'était autre chose, et je suis arrivé ici.
Il regarda autour de lui — les créneaux, les tours, les fenêtres pleines de visages, les gargouilles qui tendaient le cou depuis leurs perchoirs.
— C'est beaucoup plus grand que les autres endroits où je suis allé, dit-il. Il y a beaucoup de gens. Et des escaliers qui bougent. Je les ai vus depuis le ciel. Pourquoi bougent-ils ?
McGonagall, professeure de Métamorphose, maîtresse des transformations, Animagus depuis l'âge de dix-sept ans, femme qui avait regardé Voldemort en face sans que ses genoux tremblent une seule fois, ouvrit la bouche, la referma, et se rendit compte qu'elle n'avait absolument aucune idée de quoi faire.
Elle fit ce qu'elle faisait toujours dans les situations pour lesquelles les règlements de Poudlard ne prévoyaient pas d'article spécifique.
— Attendez ici, dit-elle. Ne bougez pas.
— Bien sûr, dit le Petit Prince.
Et il attendit, son dessin serré contre sa poitrine, en regardant les nuages dériver au-dessus des toits du château.
Hermione Granger avait sorti un carnet de sa poche.
— Hermione, dit Ron, qu'est-ce que tu fais ?
— Je prends des notes, dit-elle, sa plume déjà en mouvement.
— On est dans un couloir.
— Je sais que nous sommes dans un couloir, Ron.
— On devrait peut-être aller voir ?
— Il faut d'abord observer. Arrivée à dix heures vingt-trois, nota-t-elle. Luminescence dorée, non répertoriée dans le Traité des Transmissions Célestes ni dans les Chroniques des Voyageurs des Hautes Sphères. Aucune baguette visible. Aucun artefact magique apparent. Age estimé : neuf à onze ans. Attitude : calme. Étrangement calme.
— Il a l'air de demander quelque chose à McGonagall, dit Harry.
Ils regardèrent tous les trois le professeur McGonagall se redresser, pivoter sur ses talons et remonter le perron d'un pas vif et décidé. Sa cape claquait dans son dos. Elle disparut dans l'entrée du château sans regarder les fenêtres.
Dans la cour, l'enfant au manteau vert s'assit sur les pavés, croisa les jambes, sortit son dessin de sous son bras et l'examina attentivement avec le sérieux d'un archiviste vérifiant un document important.
— C'est quoi ce mouton dans une boîte ? dit Ron.
— Je n'en sais rien, dit Hermione, mais sa plume s'était immobilisée.
— Il a l'air... je sais pas, moi.
— Normal, dit Harry.
Ils se retournèrent tous vers lui.
— Je veux dire, dit Harry, c'est bizarre de dire ça, vu d'où il arrive, mais... il a l'air normal. Comme quelqu'un qui attend son tour à la poste et qui relit une lettre pour passer le temps.
Hermione regarda de nouveau l'enfant dans la cour. Il avait relevé la tête et regardait une gargouille avec une curiosité tranquille, et la gargouille — ce qui était extrêmement inhabituel pour une gargouille de Poudlard — semblait regarder en retour avec une incertitude analogue.
— Oui, dit Hermione à voix basse. Elle ne nota rien d'autre.
Dumbledore prit son temps pour descendre.
Ce n'était pas de la lenteur — c'était la délibération particulière d'un homme qui sait que certaines rencontres ne doivent pas être précipitées, que les premières impressions valent la peine d'être reçues dans leur intégralité, et que courir vers l'inconnu est une façon de le brusquer avant de le comprendre.
Il traversa le hall d'entrée, passa sous les voûtes du couloir du rez-de-chaussée — sans regarder les élèves qui se dispersèrent précipitamment à son approche, comme des oiseaux sur un fil — et poussa les lourdes portes de chêne du château.
L'air du matin était froid et portait une odeur d'herbe mouillée et de pierre ancienne.
Le Petit Prince leva les yeux.
Dumbledore s'arrêta au bas des marches. Il était grand et vieux et la longueur de sa robe bleue touchait presque les pavés, et sa barbe descendait sur sa poitrine en vagues argentées. Ses yeux, derrière des lunettes en demi-lune, étaient d'un bleu vif que les années n'avaient pas éteint.
Il regarda l'enfant.
L'enfant le regarda.
Ce n'était pas le regard d'un enfant intimidé par l'autorité. Ce n'était pas non plus le regard calculateur de quelqu'un qui juge une personne à ses vêtements ou à sa réputation. C'était le regard de quelqu'un qui regarde vraiment — qui voit le visage et non le titre, le vieil homme et non le directeur, la fatigue ancienne dans les yeux bleus et les rires plus anciens encore qui vivaient dans les plis aux coins de la bouche.
Dumbledore inclina légèrement la tête.
Le Petit Prince se leva.
— Bonjour, dit le Petit Prince.
— Bonjour, dit Dumbledore.
Un silence passa entre eux. Pas un silence gêné — un silence habité, du genre que deux personnes laissent exister parce qu'elles ont compris que la première phrase qui viendrait le rompre devrait mériter de le faire.
— Vous avez de beaux escaliers, dit le Petit Prince. Ils bougent tout seuls. J'en ai vu deux depuis le ciel.
— Ils sont, en effet, très vifs, dit Dumbledore. Ils ont des idées sur les trajets qui me dépassent parfois.
Le Petit Prince hocha la tête, comme si c'était là une réponse parfaitement satisfaisante.
— Votre professeur — la dame avec la coiffe — m'a dit d'attendre ici.
— Et vous avez attendu.
— Oui. J'ai regardé cette gargouille. Elle a l'air de s'ennuyer un peu. Pensez-vous qu'elle s'ennuie ?
Dumbledore regarda la gargouille en question. Elle avait une expression qui était, pour une gargouille, remarquablement proche de la perplexité.
— Je n'y avais jamais vraiment pensé, dit-il honnêtement.
— Les choses qui restent longtemps au même endroit s'ennuient parfois. Sauf quand elles ont de bonnes raisons de rester.
Dumbledore ne répondit pas tout de suite. Derrière lui, il entendait McGonagall retenir son souffle depuis le seuil où elle s'était postée, et, un peu plus loin, le chuchotis des élèves dans les couloirs — le flux et le reflux de Poudlard qui attendait.
Il regarda le Petit Prince — ses cheveux couleur de blé mûr, son manteau vert trop grand, son dessin tenu avec le soin qu'on réserve aux choses fragiles et précieuses. Il regarda ses yeux sérieux et doux qui ne demandaient rien d'extraordinaire et qui, pour cette raison même, étaient plus difficiles à soutenir que n'importe quel regard de défi.
Quelque chose se passa dans la poitrine du vieux directeur — quelque chose de petit et de silencieux, comme un nœud que l'on défait sans même s'en apercevoir.
— Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il.
— Le Petit Prince. Je viens de l'astéroïde B-612.
— Et tu es venu jusqu'ici.
— J'ai pris quelque chose, dit le Petit Prince avec un léger geste vague vers le ciel. Je ne suis pas toujours sûr de l'endroit où j'arrive avant d'y être. Cela m'est déjà arrivé. J'apprends en général que l'endroit est important après.
Dumbledore le regarda encore un long moment. Dans les fenêtres au-dessus d'eux, les portraits s'étaient tassés les uns contre les autres pour regarder, et même la grosse dame du portrait de l'entrée de Gryffondor s'était, à ce qu'on racontait plus tard, penchée si loin hors de son cadre qu'elle avait failli en tomber.
— Eh bien, dit Dumbledore.
Il ne dit rien d'autre pendant quelques secondes.
Puis, avec ce calme inhabituel que les professeurs de Poudlard associeraient plus tard, en se souvenant de ce matin-là, à une sorte de certitude tranquille — pas la certitude de celui qui sait ce qui va se passer, mais celle de celui qui sait que ce qui va se passer vaut la peine d'être laissé arriver — le directeur d'Albus Dumbledore de Poudlard dit simplement :
— Tu es le bienvenu.
La cour était silencieuse.
Quelque part au-dessus d'eux, un corbeau frissonna ses ailes et décida de rester.