La chaleur tombait d'aplomb à quatre heures de l'après-midi, et je longeais la corniche avec ma veste sur le bras parce que la porter me semblait moins raisonnable que la tenir.
C'était un mardi d'août. Je venais de finir ma journée au bureau des permis de construire, où j'avais traité vingt-trois dossiers en huit heures, soit à peu près le même nombre que la veille et probablement le même que le lendemain. La mer était à ma gauche, plate et d'un gris argenté tirant sur le zinc, sans vagues ou presque. Le soleil frappait les façades blanches des immeubles avec une précision qui m'obligeait à plisser les yeux. Je transpirais dans le dos et sous les bras. L'odeur de sel et de mazout montait du port avec la régularité d'une respiration.
Je n'avais nulle part où aller en particulier. J'allais chez moi parce que c'était là où j'allais après le travail.
Le cahier était posé sur un banc près du deuxième réverbère après la buvette fermée. Un cahier noir, format standard, le genre qu'on trouve dans n'importe quelle papeterie pour deux ou trois dinars. Il n'y avait personne autour. Un homme en tricot de corps lisait un journal à cinquante mètres, et un enfant sur un vélo passait dans l'autre sens sans me regarder. Je m'arrêtai parce que le banc était là, et parce que ma chemise collait dans le dos, et parce que le cahier m'avait accroché l'œil d'une façon que je n'aurais pas su expliquer si on me l'avait demandé.
Je le pris. La couverture était chaude sous mes doigts, du même degré que la peau d'un bras exposé au soleil. Je regardai autour de moi encore une fois. L'homme au journal avait tourné sa page. L'enfant avait disparu.
Je m'assis et j'ouvris le cahier.
La première page ne contenait qu'une seule phrase, écrite en lettres grises, petites mais nettes, légèrement inclinées vers la droite, comme sous la pression d'un crayon tenu par quelqu'un d'appliqué ou d'impatient.
Écrivez le nom d'un homme en pensant à son visage, et il mourra dans les quarante secondes d'un arrêt cardiaque.
Je lus la phrase deux fois. Pas par doute, mais parce que j'avais l'habitude de relire les consignes. Au bureau, on passait son temps à relire des consignes qui ne disaient pas mieux à la seconde lecture qu'à la première, et c'était toujours la même chose.
Le reste du cahier était vierge. Quatre-vingt-seize pages, à vue de nez, toutes blanches, sans lignes ni carreaux. La reliure était propre. Il n'y avait ni nom, ni date, ni annotation marginale. Rien d'autre que cette phrase.
Je refermai le cahier.
La mer était toujours là, plate, de ce gris-argent qui ressemblait à un métal qu'on aurait fondu et laissé refroidir à l'air libre. Un cargo lent progressait vers l'horizon avec la conviction des choses qui ne s'interrogent pas sur leur direction. Le soleil commençait à descendre, imperceptiblement. L'odeur de sel était plus forte maintenant, ou peut-être que j'y prêtais davantage attention parce que je n'avais plus rien d'autre à faire.
Je pensai à la phrase. Non pas longuement — simplement, elle était dans mon esprit comme un objet posé sur une table, et je la regardais. Une instruction. Une règle du jeu, en quelque sorte. J'avais traité vingt-trois dossiers dans la journée, chacun avec sa propre règle, sa propre case à cocher, son propre tampon à apposer. Ce n'était pas si différent, formellement parlant.
La différence, je suppose, c'est qu'on ne mourait pas si je tamponnais mal un dossier.
L'homme au journal se leva, plia son quotidien sous le bras et s'en alla vers la ville sans regarder dans ma direction. Le banc où j'étais assis était légèrement bancal du côté droit. La peinture verte s'écaillait sur l'accoudoir. Ces détails m'occupèrent quelques secondes.
Je mis le cahier sous mon bras, à la place de ma veste, et je me levai.
Je n'avais pas décidé de le garder, exactement. Je n'avais pas non plus décidé de le laisser. Il y avait une poubelle à l'entrée du parc, à dix mètres. Je passai devant sans m'arrêter, non par intention particulière, mais parce que mes jambes continuaient dans la direction de l'appartement et que cette direction ne passait pas par la poubelle.
Je rentrai à pied. Cela me prit vingt minutes. Je transpirai davantage dans les rues étroites où le soleil cognait sur les murs et repartait, multiplié. Une femme fermait les volets de son balcon au deuxième étage. Deux adolescents devant une épicerie mangeaient des glaces qui fondaient plus vite qu'ils ne les léchaient. La rue sentait le carton humide et la friture venant d'un restaurant dont je n'avais jamais remarqué le nom.
Chez moi, je posai le cahier sur la table de cuisine. Puis j'ouvris un placard et sortis deux boîtes de sardines et une demi-baguette qui datait de la veille et avait donc durci. Je mangeai debout, au-dessus de l'évier, parce que la table était occupée par le cahier et qu'il ne me semblait pas utile de le déplacer pour si peu. Les sardines avaient ce goût d'huile légèrement métallique que j'aimais assez, ou du moins que je ne trouvais pas désagréable. La baguette craqua sous mes dents avec le bruit satisfaisant des choses sèches.
Par la fenêtre de la cuisine, on ne voyait pas la mer, seulement le mur crépi de l'immeuble d'en face, ocre et marqué de taches d'humidité en forme de continents approximatifs. Quand j'avais emménagé dans cet appartement, huit ans plus tôt, j'avais eu le projet vague de chercher quelque chose avec vue sur la mer. Ce projet s'était dissous, comme beaucoup de projets, dans la succession des jours où il y avait autre chose à faire, puis plus rien à faire, puis à nouveau autre chose.
Je rinçai les boîtes et les jetai. Je cassai ce qui restait de la baguette et le mis à la poubelle. Je bus un verre d'eau du robinet, qui avait ce léger goût calcaire caractéristique de l'eau d'Oran en été.
Le cahier était sur la table.
Je ne le regardai pas particulièrement. Il était là comme la boîte à sel, comme le cendrier que j'avais depuis des années sans l'utiliser, comme le calendrier des postes de l'année précédente que je n'avais pas eu l'énergie de décrocher. Il faisait partie des choses posées.
Je m'assis un moment dans le fauteuil du salon. Par les volets entrouverts arrivait un souffle d'air tiède qui sentait encore le sel, ici, parce que j'étais au troisième étage et que la mer n'était qu'à deux rues. La lumière oblique faisait des bandes jaunes sur le carrelage. Quelque part, dans un appartement au-dessus, on faisait couler de l'eau. Un enfant cria quelque chose dans la rue, en arabe, avec la voix aiguë et sans urgence des enfants qui s'adressent à quelqu'un de loin.
Je pensai à la phrase du cahier encore une fois. Pas avec appétit, pas avec inquiétude. Elle était simplement là, disponible, comme un fait qu'on vient d'apprendre sur le fonctionnement d'un appareil domestique et qu'on n'a pas encore eu l'occasion de vérifier.
Je me levai, je fermai les volets complètement. Je me déshabillai, je posai mes vêtements sur la chaise. Je me couchai.
La chaleur dans la chambre était dense et immobile. Le ventilateur brassait un air chaud en cercles réguliers. Le plafond était blanc, légèrement fissuré dans le coin gauche depuis l'hiver dernier. Je connaissais cette fissure dans ses moindres détails.
Je dormis sans difficulté.