Les rumeurs arrivent comme arrivent toujours les vérités que les puissants ne souhaitent pas entendre : par les portes de service.
Ce fut un cavalier d'abord, un homme de la garnison du col de Grane, qui atteignit Valdremonde-sur-Cendre au crépuscule du dixième jour suivant l'effondrement, son cheval blanc d'écume et lui-même à peine capable de tenir la selle. Il s'effondra dans la cour des écuries intérieures et dit, avant même d'accepter de l'eau, que le Grand Mur avait cédé, qu'il en avait vu la fumée des incendies de signalement depuis le col, que les feux avaient brûlé trois nuits d'affilée sans qu'aucune armée n'arrive. On le conduisit au capitaine de la garde, qui le conduisit au secrétaire de troisième rang chargé des affaires du nord, lequel était un homme prudent et carriériste qui comprit immédiatement que cette nouvelle était une flamme et que celui qui la transmettait risquait de se brûler. Il rédigea donc un rapport dont le titre, soigneusement choisi, était : Incident présumé sur les installations septentrionales — informations préliminaires non vérifiées. Puis il envoya ce rapport à son supérieur, qui l'envoya au sien, et la nouvelle gravit ainsi l'échelle de la prudence administrative jusqu'à l'endroit où toutes les vérités inconfortables finissent par atterrir : un bureau où quelqu'un d'assez haut placé pouvait décider de ne rien décider.
Ce bureau était celui du chambellan Ford, homme de soixante ans dont les cheveux blancs et l'expression perpétuellement soucieuse avaient fini par constituer une sorte de décor auquel la cour ne prêtait plus attention. Le chambellan Ford lut le rapport, lut le rapport une seconde fois en fronçant davantage ses sourcils, puis convoqua le capitaine de la garde pour lui demander si le cavalier était sobre. Le capitaine confirma qu'il l'était. Le chambellan Ford dit qu'il fallait attendre d'autres informations avant de déranger quiconque. Ce faisant, il accomplit avec une parfaite bonne foi ce que l'histoire accomplit toujours avec ses propres outils : il perdit quarante-huit heures que personne ne récupérerait jamais.
Create a free account to unlock all chapters. It only takes a few seconds.
Sign In FreeCreate your own AI-powered novel for free
Get Started Free