Chapter 1 — The Accountant Who Does Not Look Up

Le café refroidissait dans sa tasse.

Pierre le savait sans regarder — il connaissait le rythme exact du refroidissement, la façon dont la vapeur cessait de monter après quatre minutes et demie, la façon dont la surface passait du miroir sombre à quelque chose de mat, presque opaque. Il ne buvait jamais le café chaud. Il ne l'avait jamais bu chaud. C'était l'une de ces habitudes dont il ignorait l'origine et qu'il n'avait jamais jugé utile d'interroger.

Six heures quarante-deux. La cuisine était propre de la propreté particulière des cuisines où l'on ne cuisine pas vraiment — une propreté minérale, presque géologique, comme si la pièce était faite de matériaux imperméables à la vie. Sur le comptoir : une cafetière, une tasse, une soucoupe. Sur la table : un bloc-notes à spirale, un stylo à encre bleue, et le programme de la journée rédigé la veille au soir dans une écriture petite et régulière, une écriture qui ne dépassait jamais les marges.

Pierre but son café froid en lisant sa liste pour la troisième fois. Pas parce qu'il avait oublié quelque chose — il n'oubliait jamais rien de ce genre — mais parce que la relecture elle-même était un rituel, une façon de tirer un trait entre la nuit et le jour, entre le vide du sommeil et la structure rassurante des tâches accomplissables.

Dossier Marchetti. Réconciliation des comptes du troisième trimestre. Déjeuner avec Mathieu, brasserie Cours Gambetta, treize heures. Renouvellement abonnement TCL.

Il posa la tasse dans l'évier, la rinça à l'eau froide, la retourna sur le séchoir. Puis il prit sa veste sur le dossier de la chaise — grise, légèrement lustrée aux coudes, d'une coupe qui avait cessé d'être à la mode sans pour autant devenir intéressante — et s'habilla avec la précision d'un homme qui a renoncé depuis longtemps à se regarder dans un miroir en s'habillant.

L'appartement de la rue Sully occupait le deuxième étage d'un immeuble haussmannien dont le propriétaire entretenait la façade avec le sérieux d'un devoir civique. Trois pièces. Des parquets anciens qui auraient pu être beaux si quelqu'un avait pris la peine de les cirer. Les murs portaient deux tableaux : une reproduction encadrée d'une vue du Vieux-Lyon, achetée dans une braderie sans que Pierre puisse expliquer pourquoi, et, dans le couloir, un calendrier des Postes encore ouvert sur le mois de septembre. On était en novembre.

Il ne remarquait plus le calendrier. C'était là depuis trois ans, peut-être quatre.

Dans le bureau — une pièce que les propriétaires avaient probablement appelée chambre d'amis, mais qui n'avait jamais reçu d'hôtes — les classeurs s'alignaient sur une étagère Ikea dans un ordre chromatique rigoureux : bleu pour les dossiers clients courants, vert pour les archives de l'exercice précédent, rouge pour les contentieux, orange pour les questions en suspens. Pierre avait adopté ce système de codage lui-même, en 1999, et n'avait jamais eu à l'expliquer à quiconque parce que personne n'entrait jamais dans cette pièce. Il le trouvait satisfaisant d'une façon qui n'avait pas besoin d'être partagée pour être réelle.

Il prit son cartable — en cuir marron, les coins légèrement râpés, les fermoirs qui claquaient avec le son propre et net d'une chose qui a toujours bien fonctionné — et sortit.

L'escalier sentait le vieux bois et, du troisième étage, une vague odeur de café chaud que quelqu'un d'autre buvait chaud. Pierre descendit les marches en comptant sans s'en apercevoir, comme on respire.

Dehors, le ciel de novembre avait la couleur des choses qui ne prennent pas de décision — ni vraiment gris, ni vraiment blanc, une suspension indefinie entre l'intention de pleuvoir et l'indifférence. Les platanes du boulevard Eugène-Deruelle avaient perdu les deux tiers de leurs feuilles et les trottoirs portaient le reste dans un état de semi-décomposition brune et luisante que les agents municipaux pourchassaient avec des souffleuses asthmatiques chaque matin.

Pierre marchait avec la régularité d'un métronome. Ni vite ni lentement — à la vitesse exacte d'un homme qui a calculé son trajet et ne souhaite perdre ni gagner du temps. Ses chaussures — noires, à lacets, semelles de cuir — frappaient le bitume dans un rythme qui lui était devenu aussi inconscient que son pouls.

Aux arrêts de tram il ne regardait pas les autres passagers. Il regardait le tableau d'affichage électronique : deux minutes, disait-il. Puis une minute. Puis le tram arrivait avec son grincement familier et ses portes qui s'ouvraient en soufflant un air tiède et légèrement électrique.

Il y avait, à cette heure, le même assortiment de corps pressés que chaque mardi matin : le jeune homme avec ses écouteurs si volumineux qu'ils ressemblaient à un équipement médical, les deux femmes qui finissaient une conversation commencée avant de monter et ne la reprendraient qu'à la descente, le vieil homme au chapeau feutre qui lisait un journal papier avec l'air souverain d'une personne qui n'a jamais eu besoin de se justifier. Pierre reconnaissait plusieurs de ces visages sans connaître leur nom, sans même penser à les connaître. Ils étaient des éléments du décor aussi neutres que les poignées suspendues ou les plans de réseau plastifiés.

Il ne remarqua pas l'enfant qui dessinait sur la buée de la vitre avec un index concentré.

Les locaux du cabinet Renard & Associés occupaient le cinquième étage d'un immeuble de verre et d'acier qui avait l'air, depuis la rue, de prendre sa propre modernité très au sérieux. A l'intérieur, la moquette couleur mastic étouffait les bruits de pas et les radiateurs diffusaient une chaleur identique et régulière, une chaleur de bureau, sans aspérités, une chaleur qui n'évoquait rien.

Pierre accrochait son manteau sur le même crochet depuis onze ans.

— Tu es en avance, dit Mathieu depuis son bureau, dont la cloison vitrée donnait sur le couloir.

Pierre consulta sa montre. Huit heures vingt-trois.

— Je suis à l'heure, dit-il.

— C'est ce que je disais.

Mathieu Ferrand avait le visage de quelqu'un qui a toujours bien dormi. Il était du même âge que Pierre à six ans près, mais portait ses cinquante-quatre ans avec la désinvolture d'un homme qui ne les a pas vraiment remarqués. Son bureau était couvert de dossiers dans un désordre fonctionnel — il savait où tout se trouvait, prétendait-il, et c'était probablement vrai. Sur le coin : une photo de son fils en tenue de football, un mug à l'effigie de l'Olympique lyonnais, une boîte de Tic-Tac orange qu'il secouait parfois pendant les réunions.

— Le dossier Marchetti, dit Pierre.

— Oui, j'allais t'en parler. Il y a un problème avec les notes de frais de septembre. Ducroix a soumis deux fois le même repas client.

— Je sais. Je l'ai vu hier soir.

Mathieu se renversa dans son fauteuil, les mains derrière la tête.

— Et alors ?

— J'ai préparé un mémo. La deuxième soumission sera retirée du remboursement et il lui sera demandé de préciser ses procédures pour les mois suivants.

— Tu aurais pu juste lui envoyer un mail.

— Le mémo est plus traçable.

Mathieu le regarda avec cette expression qu'il avait parfois — pas du tout hostile, plutôt celle d'un homme qui observe une espèce animale dont le comportement lui est légèrement inaccessible mais qu'il trouve globalement inoffensive.

— Tu as déjeuné ? dit-il. T'as l'air pâle.

— On déjeune ensemble à treize heures.

— Non, je dis ce matin. Le petit-déjeuner.

— J'ai bu un café.

Mathieu secoua la tête avec une bienveillance qui ne servait à rien.

— Un jour tu vas t'évanouir en plein audit et le client va paniquer. Ce serait embêtant d'un point de vue commercial.

Pierre prit le dossier Marchetti dans son cartable, le posa sur son propre bureau, le fit pivoter pour que le bord supérieur soit parallèle au bord supérieur du bureau. L'angle était bon. Il ouvrit le dossier à la page marquée d'un Post-it jaune pâle.

— Je vais commencer la réconciliation, dit-il.

— Oui, dit Mathieu, et il y avait dans sa voix quelque chose qui ressemblait à une capitulation douce, la résignation de quelqu'un qui a cessé d'attendre plus depuis longtemps et s'est réconcilié avec ce fait comme on se réconcilie avec la météo.

La matinée passa dans les colonnes. Pierre aimait les colonnes — il ne l'aurait pas formulé ainsi, n'étant pas du genre à formuler ses attachements, mais s'il avait dû le dire, il aurait dit que les colonnes avaient une qualité de justice. Les chiffres ne mentaient pas. Ils ne racontaient pas d'histoires. Ils étaient là, dans leurs cases, et ils s'additionnaient ou ne s'additionnaient pas, et quand ils ne s'additionnaient pas on cherchait jusqu'à trouver pourquoi, et quand on avait trouvé pourquoi il y avait une satisfaction propre et complète, sans résidu, sans question pendante.

Les mots, il l'avait appris depuis longtemps, ne fonctionnaient pas ainsi.

À onze heures et demie, il se leva pour se chercher un verre d'eau. Dans le couloir, Madame Prat de la comptabilité générale lui dit bonjour avec ce sourire professionnel qu'elle distribuait à tout le monde avec une équité métronomique. Il lui rendit son bonjour. Elle lui demanda si le rapport de novembre serait prêt pour jeudi. Il lui confirma que oui. Elle le remercia. Il regagna son bureau.

Ce n'était pas de la solitude. Pierre n'aurait pas appelé ça de la solitude. La solitude suppose qu'on désire quelque chose qu'on n'a pas. Ce qu'il avait, c'était du calme. Du calme et de l'ordre et la conscience tranquille d'un homme qui fait ce qu'on attend de lui et rien de moins.

Il but son eau. Il reprit le dossier.

Le déjeuner, comme chaque vendredi — comme chaque mardi, comme chaque jeudi qui s'était trouvé être un jour de déjeuner depuis onze ans — se déroula à la brasserie du Cours Gambetta, une institution au sens où elle n'avait pas changé depuis l'administration Chirac et n'avait probablement pas l'intention de commencer. Les banquettes en skaï rouge-bordeaux. Les miroirs avec leurs cadres dorés ternis. L'odeur de sauce beurre blanc et de café expresso brassés dans l'air tiède.

Mathieu commanda le plat du jour — un blanquette de veau — avec l'enthousiasme d'un homme qui sait déjà que ce sera bon. Pierre commanda une salade composée et une eau plate, et prit mentalement note que cela faisait la quatrième fois consécutive qu'il commandait la même chose, ce qui n'était pas particulièrement intéressant.

— Les notes de frais de Ducroix, dit Mathieu en repliant sa serviette sur ses genoux, tu en as parlé à Renard ?

— Pas encore. C'est un dossier mineur.

— Tout de même. Si tu laisses passer ce genre de chose...

— Je ne le laisse pas passer. J'ai préparé le mémo.

— Oui, le fameux mémo.

Il y avait dans la voix de Mathieu une inflexion légèrement affectueuse qui irritait Pierre d'une façon qu'il ne pouvait pas entièrement justifier. Pas de l'irritation franche — rien qui ressemble à une émotion nette. Plutôt une friction sourde, comme un caillou dans une chaussure bien ajustée.

Mathieu parla de sa voiture — une nouvelle, une Peugeot, il était très content des sièges chauffants, il ne savait pas comment il avait fait sans ça pendant des années. Il parla du tournoi de football de son fils le week-end précédent, de l'arbitrage contestable, de l'orgueil paternel soigneusement dissimulé. Il recommanda avec conviction une série télévisée nordique dont Pierre n'avait jamais entendu parler et qu'il n'avait aucune intention de regarder.

Pierre écoutait. Il savait écouter dans le sens où il était capable de produire, à intervalles appropriés, les signaux acoustiques de l'attention — un petit son affirmatif, une question de suivi, un mouvement de tête. Ces signaux satisfaisaient Mathieu, et Pierre leur trouvait une utilité pratique, comme un outil bien rangé qu'on ressort selon le besoin.

Sa salade avait le goût de rien en particulier.

— Et toi ? dit Mathieu à un moment. Quoi de neuf ?

— Pas grand-chose. Le dossier Marchetti avance.

— Je te parle pas du boulot, je te parle de toi.

— C'est la même chose, dit Pierre, et il ne le dit pas avec amertume, simplement comme un constat, comme on dirait le ciel est gris ou le café est froid.

Mathieu le regarda un moment avec cette expression indéchiffrable — pas tout à fait de la pitié, pas tout à fait de l'incompréhension, quelque chose entre les deux qui n'avait pas de nom dans leur vocabulaire commun.

— T'es un drôle de type, Pierre, dit-il enfin, et il dit ça avec tant de chaleur sincère que c'était presque pire qu'un reproche.

Pierre laissa un pourboire calculé à quinze pour cent. Mathieu laissa le double parce que la serveuse lui avait souri.

En chemin pour rentrer au bureau, Pierre prit la rue de la Ré par habitude — c'était son chemin, le même depuis onze ans, il connaissait le nombre de pas entre la brasserie et l'immeuble à quatre-vingt-deux près. Il connaissait les devantures : le photographe qui ne changeait jamais ses vitrines, la boulangerie dont les horaires d'ouverture étaient une fiction optimiste, le pressing, le marchand de journaux.

Et l'agence de voyages.

Il s'y arrêtait parfois du regard sans s'y arrêter des pieds — les yeux glissaient sur les affiches de plages thaïlandaises ou de monuments romains avec la même indifférence polie qu'on accorde au fond sonore d'un restaurant. Mais aujourd'hui l'affiche avait changé.

C'était une photographie du désert.

Pas un désert de cinéma, pas un désert d'affiche touristique avec ses dunes stylisées au coucher de soleil couleur de carte postale. C'était une photographie presque documentaire : du sable, de la lumière, et un horizon si vide, si absolument vide, que le ciel semblait tenir debout tout seul. Il n'y avait rien dans cette image. Personne. Pas d'avion, pas de route, pas de signe que quelque chose avait jamais eu lieu là.

Pierre s'arrêta.

Il ne sut pas pourquoi il s'arrêtait — il nota simplement, avec la partie de lui-même qui observait toujours les choses de loin, qu'il s'était arrêté. Ses pieds sur le trottoir mouillé. La vitre froide à trente centimètres de son visage. Le reflet vague de sa propre silhouette superposé au sable et à ce ciel sans fond.

Ses mains avaient froid.

Il les regarda. Les gants étaient dans sa poche — il ne les avait pas mis ce matin parce qu'il avait jugé la température insuffisamment froide pour le justifier, et de fait la température n'était pas suffisamment froide, et pourtant ses mains étaient froides, d'un froid qui venait de l'intérieur, un froid qui ne dépendait pas de novembre.

Les doigts étaient légèrement blancs aux articulations.

Il les referma, les ouvrit. La sensation ne passait pas.

Dans la vitrine, le désert attendait avec la patience des choses qui ont toujours tout le temps du monde. La lumière de la photographie était une lumière d'après-midi avancé — cette heure où le soleil décline mais refuse encore de disparaître, où les ombres s'allongent sur le sable comme des doigts, où l'air lui-même semble suspendu entre deux états de l'existence.

Pierre connaissait cette lumière.

Cette pensée traversa son esprit et disparut aussitôt, sans qu'il puisse la retenir ni même vraiment la saisir, comme un mot sur le bout de la langue qui cède devant la concentration. Il connaissait cette lumière — et aussitôt après, il ne savait plus pourquoi il avait pensé cela, et l'espace laissé par la pensée était lisse et propre et n'indiquait rien.

Derrière la vitre, une employée de l'agence leva la tête de son bureau et croisa son regard. Elle esquissa un sourire professionnel et fit un petit geste de la main — entrez, si vous voulez. Pierre secoua légèrement la tête. Il remit ses mains dans ses poches.

Il continua son chemin vers le bureau.

À l'angle de la rue, il s'arrêta une deuxième fois — brièvement, un battement — et se retourna vers la vitrine. L'agence de voyages était déjà absorbée dans la grisaille du trottoir. Il ne pouvait plus voir le désert de là.

Il repartit. Il avait le dossier Marchetti à finir avant cinq heures, et la réconciliation du troisième trimestre n'avait jamais la patience d'attendre.

Ses mains, dans ses poches, ne se réchauffèrent pas de tout le reste du trajet.

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