Le pain fut distribué à la sixième heure du matin.
On ne l'annonça pas comme une aumône — les gens de Veldris avaient assez de fierté pour refuser ce qu'on appelait par son vrai nom. On le fit venir sur les charrettes du palais, des miches rondes et dorées encore tièdes des fours de la Grande Intendance, et on laissa courir le mot de bouche en bouche à travers les rues du Quartier des Tanneurs, du Bas-Port, de la Ruelle aux Chandelles : du pain pour les bons sujets de la couronne qui viendraient témoigner de la justice du royaume en ce jour. Nul ne dit pour quoi. Nul n'eut besoin de le dire. Veldris connaissait ses propres codes, et le peuple de Veldris avait appris depuis longtemps à reconnaître la grammaire particulière d'une exécution politique à ses détails préliminaires : la façon dont les gardes de la cité disparaissaient de certaines rues dès l'aube, la façon dont les échafaudages temporaires surgissaient en une nuit sur le parvis du Grand Sept, la façon dont les marchands qui avaient des licences à renouveler et des dettes à ne pas rappeler prenaient soin de fermer boutique et d'amener leurs apprentis de bonne heure vers la place.
Le jongleur s'appelait Tomas le Borgne. Il avait un brevet de cour depuis six ans et il savait, lui aussi, ce que signifiait qu'on lui envoie un message la veille au soir avec l'instruction d'être place du Grand Sept au lever du soleil avec ses torches et ses couteaux de bois peints. Il avait refusé une fois. Il ne refuserait pas deux fois. Il jonglait donc, avec l'entrain professionnel et le regard mort des gens qui ont depuis longtemps séparé leur corps de leur âme, et les enfants rassemblés autour de lui riaient, et leurs mères les laissaient rire parce qu'il y avait du pain et qu'on ne refusait pas le pain quand on avait faim.
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